CHAPITRE 1  

LA REGION DE BEDARIEUX DEPUIS L’EPOQUE CELTIQUE

JUSQU’AU Xe SIECLE

   La Vallée de l’Orb à l’époque celtique – Origine du nom de Bédarieux – Occupation romaine – Voies romaines et mines – Ville de Bédarieux – Invasions des Barbares – Guerres – Fondation des monastères – Joncels – Origine et histoire de l’Abbaye de Villemagne.

  a région dans laquelle devait se fonder plus tard la ville de Bédarieux faisait partie du pays des Celtes. De ces époques lointaines, il ne reste que peu de traces dans la région. Deux dolmens, l’un dans la commune de Saint-Maurice, arrondissement de Lodève (Statistique du département de l’Hérault en 1824 (H.C. De Lesser), l’autre à Levas, commune de Carlencas (Géographie générale de l’Hérault – Tome III) et quelques pierres plantées, sont aux environs de Bédarieux, les seuls témoins encore debout de ces âges reculés.

 

Il est probable que la vallée de l’Orb, placée en dehors des grands chemins géographiques, environnée de montagnes hautes, escarpées et couvertes de bois, devait être peu peuplée. Peut-être quelques tribus de ces Volsces Tectosages, dont nous parle la primitive histoire, habitaient-elles ces montagnes, vivant au milieu des bois, adorant et craignant à la fois toutes les forces naturelles : «  Les Celtes voisins des rochers du Cebennus contemplèrent avec respect les masses imposantes que présentent ces montagnes, les épaisses forêts qui en peuplent les déclivités, les fleuves et les métaux que leurs flancs recèlent. Ils divinisèrent ces vastes soulèvements des couches supérieures du globe, honorant dans quelques-unes de ces parties les plus remarquables, la Nature, cette déesse antique qui, par la bouche de ses prêtres, disait : je suis tout ce qui est, tout ce qui a été, tout ce qui sera et nul mortel n’a pu lever le voile qui me couvre ; vierge myrionime qui, suivant un de ses adorateurs, était une et toutes choses. »

 

A ces lointaines époques, le lieu sur lequel devait plus tard se fonder Bédarieux était-il habité ? C’est une question à laquelle il est impossible de répondre.

 

Quelques auteurs ont essayé de fixer l’origine de Bédarieux  en recherchant l’étymologie de ce nom. Grâce à ce système, on remonte haut dans l’histoire et jusqu’à l’époque Celtique.

 

D’après Joanne, Bedarioe, le nom de la ville tel qu’on l’écrivait au XIIe siècle, dénoterait une origine Celtibérienne, parce qu’il a une grande analogie avec Bétarra, ou Betarratic, le nom celtibérien de Béziers.

 

Astruc partagerait la même opinion puisque d’après lui le nom de Bédarieux serait venu d’un diminutif de Beterroe : Bittarivoe ou petit Béziers.

 

M. Fournier, dans son manuscrit sur l’Histoire de la Baronnenie de Boussagues et de ses environs, est encore du même avis. D’après les dictionnaires latin-breton de Daviès et Celto-breton de Legoni, Bès signifie : bois, colline ou habitation élevée : Ris ou Res veut dire gué ou passage de rivière, dans l’idiome des gals méridionaux. Il résulterait de là que l’étymologie du nom de Bédarieux serait le nom celtibérien de Bès des ris ou Bès de rez ; ce qui signifierait : bois, colline ou habitation du gué.

 

La plus extraordinaire de ces étymologies se trouve dans l’histoire générale du Languedoc. D’après un document de l’Hôtel de ville de Narbonne, remontant à l’année 1222, Bédarieux serait désigné sous le nom de Bidanum de Aleriis (demeure d’oiseaux).

 

La vérité oblige à reconnaître qu’on en est réduit à des suppositions. Rien d’authentique ne permet d’affirmer que le confluent de Vèbre et de l’Orb ait été habité à l’époque celtique.

 

Les premières peuplades étrangères qui parcoururent ces régions furent des peuplades d’origine grecque, les Doriens et les Phocéens. Après elles, les Romains vinrent occuper cette partie de la Gaule que les latins appelaient la Gallia Braccata.

 

La Province du Languedoc, occupée la première en Gaule par les Romains vers l’an de Rome 633, porta d’abord le nom de Province Romaine. Sous l’Empereur Auguste, elle prit le nom de Narbonnaise. Sa prospérité égala celle de la République, selon l’expression de Pline « c’était plutôt l’Italie même qu’une province ».

 

La haute vallée de l’Orb ne participa guère au début au développement économique de la partie basse du pays. Pendant longtemps, cette région forma la frontière des possessions romaines, frontière que les généraux de Rome avaient jalonnée de défenses le long du Tarn, des Monts de Lacaune et des Cévennes. D’après M.J. Sahue, une voie romaine passant par Mourcairol, Combes, Douch et l’Espinouse aurait relié à cette époque la Narbonnaise aux rives du Tarn.

 

D’après M. Fournier, une seconde voie romaine partant de Lodève, ou peut-être de Forum Neronis près de Clermont, passant par Lunas, St-Xist, Frangouille, l’Aire Raymond, Boussagues, Clairac, le Pradal et Taussac, aurait rejoint la première de ces deux voies sur le territoire de Villecelle.

 

Plusieurs auteurs, dont M. Fournier, déjà cité, pensent que les gîtes métallifères nombreux qui existent aux environs d’Avène, de Boussagues, de Villemagne et du Pradal ont été découverts et exploités à l’origine par les peuplades venues des colonies grecques de l’Asie Mineure, les Phocéens ou les Doriens. Ces navigateurs, industrieux et commerçants, qui avaient fondé des comptoirs sur plusieurs points des côtes de la Méditerranée, notamment à Marseille et à Agde, étaient aussi des prospecteurs. La courte distance qui sépare Agde des premiers contreforts des Cévennes rend cette hypothèse fort plausible.

 

Les Romains qui vinrent après les Phocéens furent, comme ces derniers, des grands chercheurs de métaux précieux et il est très probable qu’ils continuèrent l’exploitation des mines. Néanmoins, il faut reconnaître encore qu’il n’existe aucun témoignage probant, ni aucun document sérieux, permettant de transformer en fait historique ces deux hypothèses.

 

Comme on vient de le voir, la Narbonnaise, sous la domination des Romains, atteignit une prospérité et un degré de civilisation que certaines régions de l’Italie auraient pu lui envier. Tout le bas Languedoc, de Toulouse à Nîmes, se couvrit de villes florissantes. Dans la région, on peut citer : Substantion sur le Lez, Forum Neronis près de Clermont, Boetarra, le berceau de Béziers, Agatha, le port déjà ancien à l’embouchure de l’Hérault. Les campagnes sillonnées de grandes voies étaient exploitées par des colons Gallo-Romains ou des vétérans des légions auxquels des terres avaient été concédées. Temples, ponts, aqueducs, tous ces monuments qui font connaître, aussi bien que des écrits, l’histoire véritable d’une époque, se retrouvent dans la région Bitteroise jusqu’au pied des premiers contreforts des Cévennes. Des traces incontestables de l’existence de colonies romaines, aux environs de Laurens et de Gabian, en sont une preuve. C’était de la source de la Reclause, près Gabian, que partait ce fameux aqueduc amenant l’eau dans la ville de Béziers. De très curieux vestiges de cet ouvrage se retrouvent sur presque tout son parcours, notamment près de Magalas.

 

La montagne était beaucoup moins peuplée que la plaine si l’on en juge par le peu de traces que les Romains y ont laissé. Elle ne renfermait probablement à cette époque qu’un nombre restreint de stations militaires, telles que Dias ou Capracia et quelques établissements agricoles dans lesquels les Romains élevaient de grands troupeaux (telle est, du moins, l’opinion de quelques personnes autorisées, notamment celle de M.J. Sahuc de St-Pons.

 

La partie de la vallée de l’Orb comprise entre le Bousquet et le Poujol était assez fertile et assez arrosée, pour posséder quelques-unes de ces exploitations agricoles ou villoe.

 

Des débris de colonnes, des amphores, des tuiles à rebord et des monnaies, trouvés dans cette région semblent venir à l’appui de cette assertion. Quelques vestiges du même genre ont été découverts sur les bords de l’Orb du côté de Labastide et autour de Palagret, dans la commune de Bédarieux.

 

Aucune monnaie de l’époque romaine n’avait été encore trouvée sur le territoire de Bédarieux, lorsque, à la fin de l’année 1910, au cours des travaux de déblaiement exécutés dans le quartier des rues basses, un ouvrier mit à jour quelques pièces de monnaie dont une en très bon état de conservation. Cette pièce en bronze, à l’effigie de l’empereur romain Constance, a dû être frappée dans la première partie du IVe siècle, puisque ce souverain, né en 317 et mort en 361 (cette pièce porte à l’avers l’effigie de l’empereur Constance avec cette exergue : D.N. CONSTANTIUS. P.F. AUGUSTUS. Au revers, l’empereur est représenté en habit militaire, debout sur un vaisseau, tenant une Victoire et le Labarum ; à droite une victoire est assise au gouvernail).

 

On verra au début du IIè chapitre que le quartier des rues basses, dont il vient d’être question, n’a été construit que huit cents ans plus tard. Un acte de l’année 1195, que nous trouverons plus loin, nous apprend en effet que ce terrain était occupé avant cette époque par un champ et un pré. Si une station gallo-romaine a existé, dans l’angle formé par le fleuve d’Orb et le ruisseau de Vèbre, on peut conjecturer que son importance était peu considérable. Un ensemble de bâtiments d’habitation et d’exploitation agricole, occupé par des colons gallo-romains ou des vétérans des légions concessionnaires de terres, voilà ce que pouvait être Bédarieux au IVè siècle de notre ère.

 

L’absence de tout débris de monuments datant de cette époque paraît confirmer notre hypothèse et empêche de croire qu’une agglomération importante ait existé sur l’emplacement de Bédarieux pendant la période romaine. Les villoe qui s’y trouvaient durent être détruites et rasées au cours des siècles de guerres, d’invasions et de troubles qui suivirent et un champ s’étendit plus tard sur le terrain qui avait porté les habitations des colons romains.

 

Peut-être en continuant le déblaiement des rues basses trouvera-t-on d’autres vestiges de ces âges reculés qui permettront de fixer des points intéressants de l’histoire de la ville. En tout cas, il serait désirable que des recherches sérieuses soient faites tant dans ce quartier qu’aux environs du hameau de Palagret, sur les hauteurs qui dominent la rive gauche de l’Orb, en aval de la ville de Bédarieux.

 

Au IVè et au Vè siècles, le flot des invasions barbares vint à diverses reprises balayer la Province. L’occupation romaine prit fin vers l’année 475. A cette époque, les Wisigoths succédant aux Vandales furent définitivement les maîtres du pays et l’antique Narbonnaise prit bientôt sous leur domination le nom de Septimanie.

 

Invasions et guerres se succédèrent pendant plusieurs siècles. Les Wisigoths luttèrent contre les Francs jusqu’au VIIIè siècle, tandis que les invasions des Sarrazins ruinaient le pays à diverses reprises. Vers 761, après les longues guerres qui désolèrent encore la Septimanie, Pépin le Bref réunit cette province à la Couronne.

 

L’histoire de cette époque, muette au sujet du sort de la région de Bédarieux, ne donne des détails que sur le fondation des Abbayes. Depuis longtemps déjà les premiers Evêques avaient paru en Gaule. Saint Aphrodise, premier évêque de Béziers, était venu évangéliser cette ville vers le milieu du IIIè siècle et Agritius, son successeur, vivait en 314. L’Eglise faisait de rapides progrès et dès le VIè siècle, la Septimanie était presque entièrement convertie.

 

Les Seigneurs Goths donnèrent de nombreuses terres pour fonder des abbayes ; plusieurs monastères du pays étaient déjà construits lorsque Charlemagne monta sur le trône. On lit dans l’Histoire du Languedoc que l’abbaye de Joncels, connue autrefois sous le nom de St-Pierre de Lunas, existait avant le règne de Pépin le Bref (760), qu’elle aurait été détruite par les Sarrazins et que ce prince l’aurait rétablie.

 

Au cours des innombrables guerres qui désolèrent le pays, on ne voit figurer parmi les localités de la région que les noms de Dio et de Cabrières. En 533, Théodobert, fils de Clotaire, marchant contre les Wisigoths, s’empara du Rouergue et se dirigea de là vers Béziers. Sur son passage, il se rendit maître des châteaux de Dias et de Capraria.

 

C’est vraisemblablement vers le VIIIè siècle que fut fondée l’Abbaye de Villemagne, sous les auspices de St Benoît d’Aniane. Louis le Débonnaire tint à Aix-la-Chapelle, en l’an 817, un concile qui s’occupe entre autres choses de la réforme et des statuts des monastères. Parmi ces monastères ceux de Joncels et de Villemagne sont cités, ils sont donc de construction antérieure à l’an 817. L’abbaye de Villemagne a joué dans l’histoire de Bédarieux un rôle si considérable qu’il est nécessaire de dire quelques mots de sa propre histoire.

 

Le monastère de Villemagne fut bâti sur le lieu appelé anciennement : Cogne. Sa primitive église était placés sous le vocable de Saint-Martin. En 896, les religieux ayant transporté à Villemagne les restes de Saint-Martin qui avaient été enlevés de Lombez, sur la Save, l’église de l’abbaye fut placée sous l’invocation de ce Saint.

 

Le monastère prospéra rapidement ; les dons et largesses des grands de l’époque favorisèrent ce développement. En 990, Adélaïde de Narbonne, lui laissa diverses terres ; en 1005, Ermengaud, évêque de Narbonne lui abandonna par testament une partie de son argenterie ; en 1092, le vicomte de Béziers lui fit diverses donations ; en 1156, le roi Louis le Jeune accorda aux Abbés de Villemagne le droit de rendre la justice et celui de fortifier le bourg. Vers cette dernière époque des mines d’argent furent exploitées dans les environs immédiats de l’abbaye et rapportèrent à celle-ci des revenus considérables. En 1210, Philippe-Auguste étendit encore les privilèges du monastère. La fin du XIIè siècle et le commencement du XIIIè marquèrent l’apogée de la puissance et de la richesse de la célèbre abbaye. Les abbés de Villemagne étaient maîtres d’un vaste territoire sur lequel ils avaient droit de haute, moyenne et basse justice ; ils possédaient de nombreux fiefs au dehors et ils figuraient dans les conciles et assemblées provinciales.

 

A partir de cette époque la prospérité de l’abbaye diminua. Son domaine était déjà fort amoindri, lorsqu’elle fut prise par les Calvinistes en 1562. Le monastère fut dévasté et les archives incendiées. Sa détresse avait dû être grande puisque le 30 juillet 1565, un de ses abbés, Jean II de Chambert, fut obligé de racheter le château de Bédarieux qui avait été aliéné pour payer les impositions royales. Dans la suite, une lutte de près d’un demi-siècle contre la famille de Thémines et les barons du Poujol, acheva la ruine de l’Abbaye. Villemagne qui avait, paraît-il usurpé à l’origine des terres de Boussagues, eut aussi des démêlés avec les Seigneurs de ce lieu.

 

Un dénombrement des fiefs de l’abbaye, établi en 1687, donne les indications suivantes : l’abbé de Villamagne tient le lieu de Bédarieux avec haute, moyenne et basse justice ; il a dans cette communauté un fief appelé Courbesou, la métairie de Canals et deux  fours dans la ville ; il a un fief à Alignan du Vent et un autre à Pémisson. Plusieurs gentilshommes tiennent foi et hommage des abbés de Villemagne pour les justices ou fiefs qui suivent : le château et le village de Madale, le Seigneur de Clermont ; la justice du lieu de Clairac, le Seigneur de Gaujal ; la terre et juridiction du Pradol, le Seigneur du Poujol ; les villages de Beauvegals et de Marignac, le Seigneur de Faugères ; la moitié de la justice de Tournegal, le Seigneur d’Hérépian.

 

En 1788, à la veille de la Révolution, l’abbaye avait perdu la plupart de ses domaines, elle ne possédait plus sur ses vassaux que des droits honorifiques et le monastère privé de son abbé qui depuis longtemps ne résidait plus à Villemagne, ne comptait que quelques religieux. Son revenu total était estimé à 2 700 livres.

 

C’est sur les terres de l’abbaye de Villemagne que se créa et grandit la communauté de Bédarieux.

 

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