CHAPITRE IV

 LE REGNE DE LOUIS XIV ET LE SOULEVEMENT

 DES CAMISARDS (1642 – 1715). 

La peste en 1649. Troupes nombreuses de passage, désordres qu’elles occasionnent. Les Protestants et les effets de la révocation de l’Edit de Nantes à Bédarieux. Liste des fugitifs (1685-1699). Essor de l’industrie. Liste des drapiers de la ville (1671). Mines de Graissessac. Soulèvement des Camisards dans les Cévennes (1700-1702). Mesures prises à Bédarieux, création et revue de la compagnie de milice bourgeoise (1703). Arrivée des Compagnies de Laurens, Roquebrun, Lunas, etc… Troubles dans le Camarès et les montagnes de Lacaune. Le calme renaît à Bédarieux. Réception de l’évêque de Béziers (1704).

u cours de l’été de l’année 1649, la peste vint encore faire de nouveaux ravages dans la province. Le Conseil Général de la Communauté fut aussitôt réuni sur la place pour délibérer « de la façon qu’on doit pourvoir pour la conservation de la santé ». Pouvoir fut donné aux consuls de faire fermer les brêches des murailles, à l’exception des portes du Pont et du Pourtalet. 

« Pour fermer ces deux portes pendant la nuit, les sieurs consuls feront poser le clédat qui est à l’église à la porte du Pont et en feront faire un autre pour fermer celle du Pourtalet avec une serrure et clef pour fermer les clédats, le tout aux dépens de la Communauté ». 

La foire de St-Michel fut renvoyée « à cause de la contagion ». Pour cette fois cependant le terrible fléau épargna Bédarieux.  

Au mois d’août 1656, un habitant de la rue du Puits fut tué d’un coup de fusil par un soldat du régiment de Carcassonne, régiment qui était de passage à Bédarieux. Ce soldat fut passé par les armes, en présence de tout le régiment sur la place du Jeu de Ballon (Place Cot). 

Un siècle de guerres religieuses, les haines et les misères que ces guerres avaient engendré, avaient laissé en Languedoc un ferment de troubles qui ne devait pas disparaître facilement. Aussi voit-on ces cendres mal éteintes se rallumer de temps en temps. En 1662, des soulèvements ayant pour cause des questions de religion, éclatèrent sur plusieurs points de province et dès lors des troupes nombreuses furent mises en garnison en Languedoc. 

Quelques hivers rigoureux, les guerres étrangères, le poids des impôts suscitèrent de nombreuses réclamations de part du pays et des Consuls de Bédarieux en particulier.  A cause des guerres du Roussillon contre les Espagnols, à cause des troubles de la province, soit en raison des mesures prises contre les Protestants, la ville de Bédarieux fut obligée d’héberger de nombreuses troupes, qui parfois firent un long séjour et souvent commirent de graves désordres. En 1668, le Conseil de la Communauté adressa à ce sujet de vives réclamations à l’Intendant. 

Parmi le corps de troupes qui passèrent ou qui stationnèrent à Bédarieux, on peut citer : en 1665, une compagnie du régiment de Languedoc ; en 1667, une compagnie d’Infanterie du régiment de la Marine ; en 1668, cinquante hommes du régiment de Conty, six compagnies du régiment de Jonzac, une compagnie du régiment de Vendôme, une compagnie de Chevaux légers, une compagnie du régiment de Lorraine et une compagnie du régiment de Roussillon ; en 1670, quatre compagnies du régiment de Baudeuille qui commirent divers excès ; en 1671, le régiment de Navarre et le régiment de Champagne ; en 1762, quatre compagnies du régiment de Bretagne qui causèrent de graves désordres au faubourg du Château, des portes furent enfoncées, des maisons pillées, les Consuls furent obligés d’instruire l’affaire et de porter plainte à l’Intendant ; la même année 1672 passèrent encore les Fusiliers du Roi et le régiment de Montpezat. 

Au cours des années qui précédèrent la Révocation de l’Edit de Nantes des mesures rigoureuses furent prises à l’égard des Protestants. Les ordonnances interdisant tout exercice public du culte réformé devinrent plus formelles. Par arrêt du Conseil du Roi, en date du 27 mars 1657, les Protestants furent exclus, à Bédarieux, des charges communales : « Les habitants catholiques de la ville de Bédarieux sont maintenus dans leur droit d’occuper toutes les charges des Conseils et Conseillers politiques de la dite ville, en la fonction des dites charges, à l’exclusion des partisans de la religion prétendue réformée qui n’ont à s’immiscer dans les fonctions d’icelles à peine de 1 500 livres d’amende ». Durant les années qui suivirent, des mesures fiscales accompagnèrent les mesures politiques. Les impôts furent augmentés, les biens de plusieurs protestants furent saisis. (Aux Archives Départementales –Intendance-, on retrouve parmi ces saisies, celle effectuée en 1660 sur les biens du nommé Daniel Lunet de Bédarieux. Nous citons cette dernière comme la plus importante. D’après le compoix de 1660, Daniel Lunet possédait : une maison rue Droite, un rez-de-chaussée rue Segui, un jardin au Gravas, un herme et une vigne à Cintalauze, un champ à Vinhes Vieilles, un champ et herme à Combescure). 

Ces exécutions amenèrent parmi les non-catholiques une certaine agitation qui dura pendant plusieurs années. En 1670, à la suite d’une augmentation d’impôts, les protestants refusèrent le payement de la taille et occasionnèrent quelques troubles dans la ville. Il fallut une énergique intervention des Consuls pour ramener le calme dans Bédarieux. 

Malgré tant de désordres, l’essor donné à l’industrie et au commerce par les grands ministres de Louis XIV et notamment par Colbert, avait porté ses fruits à Bédarieux. Le règlement de 1669 sur les manufactures, l’ouverture du Canal du Midi, les réparations aux routes et au port de Cette, avaient singulièrement favorisé le commerce de la région. Cette prospérité ne paraît pas avoir été ébranlée par la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Il ne semble pas que beaucoup de protestants, parmi les industriels et les riches, aient abandonné leur petite patrie (Pour arriver au résultat cherché, c’est-à-dire pour avoir de nombreuses conversions, les autorités employaient les moyens les plus divers. Les deux notes qui suivent, datées du 26 juin 1684 et envoyées par M. d’Aguesseau, concernent le diocèse de Béziers et Bédarieux ; ces notes nous montrent que la persuasion et la violence étaient à la fois utilisées : « il est nécessaire d’avoir dix missionnaires dans ce diocèse ; le Père provincial des Jésuites en a promis six, les quatre qui restent se tireront des autres maisons religieuses du diocèse. A 20 fr par jour pour chacun, c’est par mois … 300 livres ». « Il n’y a que le seul gueux Marchand de Bédarieux âgé de 40 ans ou environ qui n’a pas voulu abjurer. Il est prisonnier à Brescou depuis un an ou environ. Il y a encore quelques fugitifs »). 

Le nombre total des fugitifs portés sur la liste officielle, pour la Communauté de Bédarieux, est de 103. Dans ce chiffre tous sont compris : hommes, femmes, enfants, et cette liste mentionne tous ceux qui ont quitté la ville, temporairement ou définitivement, de 1685 à 1699. 

Voici les noms de quelques-uns de ces fugitifs (les noms en italique sont ceux des fabricants ou marchands drapiers) : Pierre Jacquin, Jean, Pierre et André Guy, Pierre et André Basset, Etienne, Daniel et Isaac Lunnet, Daniel Farettes et sa femme demoiselle Cros, Barhélemy, Jean et Charles Basset, Jacob Alméras, Madeleine Pégurier, veuve Roux, Isaac Bonnafous, Denis Farrettes facturier, Antoine Souyris et sa femme, Daneil Quet, Jean Campagne tondeur et sa femme, Pierre Triadou, Jean Bonnafous, Pierre Souiris, Charles Alméras et sa femme, Antoine Birot, Moïse et Daniel Philip, marquise Barthe, Elie Sarrut, Jacques Alméras, Pierre Boileau, Guillaume Malaure et sa famille, Abraham Guy sa femme et deux filles, le fils aîné de Jean Seymandi, le fis aîné de Charles Lavit, Anne Avelous veuve Cère, Jacques Prades, Durand vieux, Barthélemy Cruveillier, Jean Cornier sa femme et sa fille, André et autre Lavit, Pierre Donnadieu et sa femme, Abraham Valéry, etc… 

Le total des dettes passives et actives de ces diverses personnes figure au document officiel ; le total des dettes actives est de 95 000 livres. La valeur des biens possédés par les trois fugitifs les plus riches s’élève à 62 190 livres (Pierre Basset, 35 000 livres ; Abraham Valéry, 15 000 livres ; Abraham Guy, 12 190 livres). La valeur des biens, totalisée pour onze fugitifs, parmi les moyens, est de 19 317 livres. La majorité ne possédait rien ou presque rien. Il ressort de ces diverses considérations que peu de commerçants ou d’industriels partirent et que, parmi ceux qui abandonnèrent Bédarieux, il y eut très peu de riches, quelques moyens et beaucoup de petits. Enfin il faut remarquer que si le nombre de 103 fugitifs est peu appréciable sur une population de près de 2 000 habitants, ce nombre doit être encore diminué. Plusieurs de ceux qui figurent sur la liste ne partirent jamais en réalité et d’autres rentrèrent au bout que quelque temps. Par exemple : Pierre Triadou, Jean Bonnafous, Philip, veuve Dalméras, de Basset, etc… 

La prospérité de la ville fut, en somme, très peu atteinte ; sa population continua à augmenter. L’ancien four banal était devenu insuffisant. Les consuls demandèrent à l’abbé de Villemagne, seigneur de Bédarieux, de consentir à la construction d’un nouveau four. Une délibération des consuls nous apprend encore qu’il y avait à cette époque quarante-un fabricants ou marchands drapiers dans la ville. Diverses industries : tanneries, fabrique de chandelles, fabrique de chaudrons, s’installèrent à Bédarieux et vinrent augmenter sa richesse. En 1698, Basville, intendant du Languedoc, cite les fabriques de droguets de Bédarieux et déclare ces droguets très appréciés en Allemagne. 

Malheureusement, vers la fin du siècle, les troubles se rallumèrent dans la région et vinrent enrayer jusqu’à la mort de Louis XIV, ce mouvement de croissante prospérité. 

A la suite de la Révocation de l’Edit de Nantes, et des persécutions infligées aux protestants, les populations des Cévennes se soulevèrent. 

Cette région avait été le refuge des Religionnaires, elle allait devenir avec leur dernière citadelle, leur tombeau. Les Religionnaires des Hautes Cévennes, comptant sur l’appui des nations protestantes en guerre avec Louis XIV, entraînés par des chefs hardis et courageux, tels que Cavalier, Rolland et Ravanel, prirent les armes vers l’année 1700 et s’emparèrent de diverses villes ou villages du Gard, de la Lozère et de l’Ardèche. De terribles excès, pillages, incendies, massacres, furent commis soit par les révoltés, soit par les troupes royales. Vêtus de blouses semblables à des chemises, qui leur avaient fait donner le surnom de Camisards, armés et approvisionnés par les prises qu’ils firent dans divers combats heureux contre les troupes et les milices, les Religionnaires tenaient encore la montagne avec avantage, en 1702. Des mesures exceptionnelles furent prises. 

Les Consuls de Bédarieux reçurent le 10 septembre 1702, l’ordonnance du Roi, prescrivant ces mesures. Les Communautés devaient courir sus aux vagabonds ; elles étaient responsables des secours ou vivres livrés aux insurgés ; les curés et les églises étaient placés sous leur sauvegarde responsable. Les Camisards étaient mis hors la loi. L’impuissance où l’on était d’écraser ce soulèvement alors que le pays était menacé sur toutes ses frontières expliquait, sans les excuser peut-être, les terribles moyens employés. 

Dès le mois de novembre, comme les troubles atteignaient la région du Larzac, les Consuls de Bédarieux prirent de sérieuses dispositions. Les habitants reçurent l’ordre de ne s’absenter ni le jour ni la nuit, sans prévenir les autorités. Un inspecteur, muni de la liste des habitants, surveilla les absences et les motifs de ceux qui voulaient sortir de la ville. Tous les vagabonds et déserteurs furent recherchés pour être livrés aux troupes les plus voisines. Habitants et cabaretiers furent prévenus que toute personne connaissant ou hébergeant ces vagabonds et ne les signalant pas aux autorités, serait réputée complice et punie des mêmes peines. Quelques jours plus tard, le nombre des inspecteurs fut élevé à quatre. 

Le Baron de Fontès, colonel et inspecteur des milices bourgeoises, donna d’ordre de préparer les armes et les équipements des soldats miliciens de Bédarieux. Immédiatement les Consuls empruntèrent 305 livres pour acheter la poudre, le plomb, des ceinturons, des baïonnettes, et 14 fusils qui manquaient. Le rôle du tirage au sort des hommes non mariés fut établi. 

En mars 1703, le colonel de Fontès, vint occuper Bédarieux à la tête des cinq compagnies de milice provenant de St-Chinian, Laurens, Cessenon, Lunas et Roquebrun. De Fontès passa la revue de la compagnie de Bédarieux qui comprenait un capitaine, le sieur de Lavit, deux sergents, avec hallebardes et épées, les nommés Guillaume Raymond et Jean Tongas, 47 soldats armés de fusils et un tambour. Le compte rendu de cette revue porte l’état du fourniment et le numéro du fusil de chaque homme. Chaque soldat était approvisionné d’un quart de poudre, de 18 balles et d’une pierre à fusil. Les compagnies de secours de retirèrent au bout de quelques semaines. 

En septembre, les Consuls furent prévenus que des fanatiques étaient signalés dans le voisinage. Ils reçurent en même temps des ordres pour avoir ) se garder, pour faire fermer les protes des églises et préparer la poudre et le plomb. 

En novembre Sarotte, brigadier d’armée, commandant les troupes à Castres, écrivit pour que la Compagnie bourgeoise soit complètement équipée, qu’il ne lui manquât rien, ni fusils, ni guêtres, ni havre-sacs, faute de quoi la Communauté serait responsable. 

Voici ce qui se passait dans la région et la cause de tant d’alarmes. Catinat Pierret et Dagre, lieutenants de Cavalier, le grand chef des Camisards, avaient décidé de soulever la région de Rouergue et de l’Albigeois. Ils avaient rejoint à St-Affrique, Boeton, religionnaire très connu et maître de cette ville. Au conseil qui avait été tenu en ce lieu il avait été décidé que Catinat et ses seconds à la tête de eux cents hommes, se rendraient dans les montagnes de Lacaune et se cacheraient là afin de préparer pour une date fixée le soulèvement de toute la région. L’impatience de Catinat fit échouer l’entreprise. A la fin de novembre, il sortit de sa retraite pour brûler quelques églises du côté de Lacaze. L’alarme fut aussitôt donnée dans tout le pays. 

Le trois décembre, les Consuls de Bédarieux furent avisés que des fanatiques des Cévennes étaient arrivés dans le voisinage du Pont de Camarès et des montagnes de Lacaune, qu’ils débauchaient les gens du pays, que leur troupe grossissait, qu’ils avaient commencé de ruiner les églises et que de terribles désordres jetaient la crainte partout. 

L’émotion en ville fut considérable. On décida de mettre immédiatement la Compagnie bourgeoise sous les armes et de prévenir en hâte le colonel de Fontès, afin qu’il fasse surveiller le pays et qu’il tienne des renforts prêts à accourir. 

Au même moment, Boeton, ignorant que Catinat enveloppé par les milices avait été battu et que Dagre avait été fait prisonnier, sortit de St-Affrique à la tête de six cents hommes et se dirigea vers Lacaune. Prévenu trop tard de l’échec de Catinat, il courut s’enfermer dans le château de Ferrières en pays castrais. Assiégé là par les dragons, la noblesse et les milices accourus, il offrit de capituler. L’Intendant de Guienne, peu sûr de ses troupes, accepta et Boeton se retira à St-Affrique tandis que ses soldats étaient licenciés. 

Le 4 décembre, les Consuls de Bédarieux qui ignoraient encore la tournure prise par les évènements, reçurent de l’Intendant l’ordre d’avoir immédiatement à fournir sous les peines les plus sévères cent soldats et trois officiers de milice équipés. Les consuls rédigèrent sur-le-champ une supplication déclarant qu’ils étaient dans l’impossibilité de fournir ce contingent parce qu’ils manquaient d’argent et de jeunesse et qu’on ne pouvait faire partir les hommes mariés. Heureusement pour la ville, les bonnes nouvelles reçues de la région de Lacaune, décidèrent l’Intendant à ne pas persister dans sa demande et Bédarieux délivré de tout danger respira enfin librement. 

En février 1704, il fallut loger encore deux cents hommes de milice qui venaient patrouiller dans la région, mais cette fois c’était bien fini, l’ère des luttes religieuses était close. 

En septembre de la même année 1704, une grande fête fut donnée à Bédarieux pour la réception de l’Evêque de Béziers. On fit dans ce but élargir le chemin trop étroit à la hauteur de la rue Glacière, au Château. Un grand nombre de notables de la ville montèrent à cheval et allèrent au-devant du prélat. La Compagnie bourgeoise rangée hors de la ville salua son arrivée par plusieurs salves et six livres furent allouées pour faire boire les soldats. Les consuls en chaperon furent attendre l’évêque aux portes de la ville et lui souhaiter la bienvenue. 

En 1705, une forte inondation, comme on en verra plusieurs au cours du XVIIIè siècle, causa de gros dégâts dans la ville. Une demande de secours fut adressée à ce sujet à l’Evêque de Béziers et à l’abbé de Villemagne. 

En 1706, la Compagnie colonelle du régiment de Dupleix-Dragons vint cantonner à Bédarieux, pour rechercher les armes et s’assurer de la soumission des populations. Après tant de troubles les campagnes étaient encore si peu sûres, qu’en 1709, il fallut faire escorter par des soldats un convoi de grains amené de Béziers. 

En 1715, toutes les guerres ayant pris fin, la Compagnie bourgeoise fut désarmée et les fusils envoyés à Béziers.

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