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BEDARIEUX AU XVIIIè SIECLE (1715 - 1788) La peste de 1719 à
1722. Mesures de précaution en ville. La ligne sanitaire
infranchissable de l’Orb (1722). Intempéries (1723 – 1728). Développement
de l’industrie. Les protestants. Terrible inondation de 1745.
Suppliques au Roi et aux Etats. Monument de l’Intendant Lenain sur la
Perspective. Travaux de défense contre l’Orb. Baptême des Cloches
(1770). Fête en l’honneur du couronnement de Louis XVI (1775).
Charivaris. Procès de la ville contre l’abbé de Villemagne et contre
son Viguier Escalle (1771-1778). Affaire du pressoir (1778). Inondation
de 1779. Fêtes en l’honneur de la naissance du Dauphin (1781).
Troubles graves en ville (1786-1788). Réception de l’Intendant de
Saint-Priest (1787).
En 1718, quelques troupes revenant des guerres de Catalogne traversèrent
la ville. Il fallut leur fournir encore des mulets pour le transport des
bagages. La même année, une longue sécheresse fit périr beaucoup de
récoltes et obligea la Communauté à demander des secours. En 1719, la ville eut plusieurs procès avec l’administration des Eaux
et Forêts, au sujet des bois communaux. Vers la fin de 1719, la peste recommença ses ravages en Languedoc.
L’année suivante les Consuls, sur l’ordre de l’Intendant, commencèrent
à prendre diverses précautions contre le fléau. Il fut décidé
qu’on surveillerait de près tous les étrangers et que les vagabonds
seraient expulsés de Bédarieux. A cet effet, des barrières en bois
furent placées aux portes de la ville et gardées jour et nuit. Les
habitants furent tenus de nettoyer leurs maisons et les rues. Défense
fut faite de recevoir des gens ou des marchandises venant de Marseille,
ville où la peste faisait en ce moment de terribles ravages. En décembre 1721, comme l’épidémie gagnait toujours du terrain, les
autorités de la province décidèrent que le pays serait divisé en
deux régions complètement isolées l’une de l’autre ; L’Orb
devait former la ligne sanitaire infranchissable. Bédarieux fut, par
suite, divisé en deux parties, sans communications possibles entre
elles : le faubourg du pont sur une rive et la ville sur l’autre. Le 25 janvier 1722, le Conseil de la Communauté décida de nommer des
Consuls pour administrer le faubourg et recevoir les troupes qui
venaient surveiller l’exécution des règlements sanitaires. Ces
troupes furent commandées par le lieutenant-colonel de Campagnol. « Le marquis de Valence, brigadier des armées du Roy, colonel du régiment
de marine-infanterie, commandant sous les ordres de M. le duc de
Roquelaure, sur la ligne d’Orb : Nous ordonnons aux consuls de Bédarieux
de reconnaître monsieur de Campagnol, lieutenant-colonel du régiment
de la Gernaisay et de luy obéir en tout ce qu’il leur ordonnera pour
le service du Roy et l’exécution des ordres de M. le duc de
Roquelaure et de ly loger convenablement. Fait à Béziers, le 20 juin
1722. Valence, signé ». Pour empêcher la transmission de l’épidémie, une quarantaine fut établie
sur les étoffes, laines et autres marchandises analogues. Des
commissaires furent nommés par le Conseil de la Communauté pour
surveiller l’exécution de cette quarantaine. Le 5 février 1722, des poteaux, surmontés de rameaux, furent plantés
le long de l’Orb, tous les cent pas. Chacun de ces poteaux portait une
inscription interdisant par ordre du Roi, à n’importe quelle
personne, de n’importe quelle condition et sous aucun prétexte, de
franchir la rivière sous peine des châtiments les plus rigoureux. Un bureau sanitaire de surveillance fut organisé, la ville fut encore
nettoyée, les immondices protées au dehors, les routes furent gardées
et interdiction formelle faite aux aubergistes de recevoir les étrangers
sans certificat de santé. Les archives conservent un de ces certificats
ainsi libellé : « Nous, Consuls, etc…, certifions que le
sieur (suit le nom et le signalement) doit partir de cette ville où il
y a bonne santé, grâces à Dieu, et lui-même en bonne santé sans
soupçon de peste ni autre maladie contagieuse ». La terrible épidémie qui fit tant de victimes à Marseille et dans
divers diocèses du Languedoc, épargna Bédarieux. Vers la fin de
l’année 1722, le fléau fut enfin enrayé et la ligne sanitaire de
l’Orb supprimée. Pendant les années qui suivirent, la région eut fort à souffrir des
intempéries des saisons. Le 1er octobre 1723, une inondation
de l’Orb emporta les parapets du Pont-Vieux et causa des dégâts au
Moulin à huile et sur divers points de la ville. En 1724, des remises
sur la taille furent accordées en raison d’une extrême sécheresse.
En 1728, un hiver très rigoureux causa de graves dommages aux oliviers. A la même époque (1727) la Communauté dut contribuer à la formation
d’un bataillon de milice provinciale. Six hommes équipés durent être
dirigés sur Carcassonne aux frais de la Ville. Le 15 avril de la même
année 1727, le Conseil politique décida, pour la première fois, la
confection d’un compoix cabaliste et industriel, sorte de cadastre où
les meubles, l’outillage et les marchandises des habitants étaient énumérés. La prospérité de Bédarieux ne cessait de s’accroître. Depuis
l’année 1664, la population avait augmenté de deux cents familles,
le faubourg du pont et le faubourg du château s’étaient doublés, la
ville s’était agrandie jusqu’à la rue de la Digue. L’industrie
avait pris encore plus d’importance : des fabriques de chapeaux
et des coutelleries s’étaient installées à Bédarieux, une deuxième
papeterie avait été créée et le charbon de Graissessac qui arrivait
à dos de mulets, commençait à donner lieu à un trafic important (« il
ne paraît pas que les premiers travaux d’exploitation du territoire
minier de Graissessac remontent à une époque fort ancienne, à en
juger par le peu d’étendue des vieux ouvrages mis à découvert. Sans
doute, les premières recherches ont suivi les défrichements et la
destruction des bois »). La révocation de l’Edit de Nantes n’avait pas solutionné la
question religieuse. Malgré les mesures prises contre les protestants
et la surveillance des nouveaux convertis, les autorités n’étaient
pas satisfaites du résultat obtenu. Dans un mémoire, au sujet des religionnaires du bas Languedoc, présenté
à la Cour par l’abbé de Saint-Maximin, docteur en Sorbonne, prévôt
et grand vicaire d’Alais, il et exposé que depuis la révocation de
l’Edit de Nantes, les religionnaires ont plus gagné que perdu, que
les enfant sont mal élevés et qu’ils se livrent au libertinage. Deux
ordonnances royales, rendues en 1729 et 1736, essayèrent de remédier
au mal et d’organiser l’éducation et l’instruction des enfants
des nouveaux convertis (Ordonnance en forme d’instruction du 1er
février 1729 – Ordonnance rendue de par le Roy concernant l’éducation
des enfants des nouveaux convertis et signée par Louis Basile de
Bernage, chevalier, seigneur de Saint-Maruice, Vaux, Chassy et autre
lieux, conseiller d’Etat – 9 avril 1736). D’autre part, vers la même époque, le haut clergé se plaignait
encore des entreprises incessantes des religionnaires dans notre région.
Un mémoire lu à l’archevêché de Paris, le 7 avril 1745, au cours
d’une séance du Clergé de France, attire toute l’attention des
assistants sur les différentes entreprises des religionnaires dans le
Languedoc et à Bédarieux en particulier. « Les entreprises des religionnaires qui composent une grande
partie du Languedoc, sont venues à un point qu’elles ne peuvent plus
être dissimulées et qu’il faut en arrêter le cours, si on ne veut
point que la religion catholique retombe dans l’état déplorable où
elle était dans les villes de cette province avant la révocation de
l’Edit de Nantes ». Dans ce mémoire il est expliqué que les assemblées des Religionnaires
sont très fréquentes, surtout depuis 1742 ; qu’elles ont lieu
dans les endroits déserts, dans les bois ou les rochers ; qu’on
voit maintenant parmi les assistants, non seulement les gens du peuple,
mais encore, des bourgeois, des notaires, des avocats, et même de la
noblesse ! Dans ces réunions, on s’occupe de mariage entre
huguenots, des enterrements, de la tenue des registres de l’état
civil, des baptêmes. Le mémoire fait observer enfin que depuis 1743, les ministres de la R.
P. R. font les baptêmes dans les maisons particulières au grand dam
des curés, et que les livres à l’usage de la secte se répandent
plus que jamais. Les membres du clergé trouvèrent les faits si graves,
qu’ils décidèrent l’archevêque de Paris d’aller à Versailles
voir le roi, pour le prier de faire rentrer dans le devoir les huguenots
de Bédarieux et des autres villes du Languedoc. Effectivement de nombreuses réunions de protestants étaient tenues dans
la campagne, aux environs de Bédarieux et surtout dans les bois, du côté
de Courbezou et de Faugères. En 1720, des troupes avaient déjà
surpris et dispersé une assemblée dans les bois de Faugères.
Plusieurs personnes avaient été arrêtées et parmi celles-ci quelques
habitants de Bédarieux. Vers 1745, les religionnaires s’étaient
installés plus ouvertement. Dans la banlieue même de Bédarieux, nous
dit l’histoire du Languedoc, ils avaient élevé une sorte de « carré
long », entouré de sièges en pierre et pouvant contenir mille à
douze cents places. Le lieu ainsi aménagé devait servir à tenir les
assemblées. A la suite des démarches faites à la cour, la surveillance dont les
protestants étaient l’objet devint plus rigoureuse à partir de cette
époque. Plusieurs assemblées ayant été découvertes et dispersées,
les Communautés de Bédarieux et de Faugères furent frappées en 1754
d’une amende de 1654 livres, 12 sols. Sur les registres de l’Etat civil du culte catholique, partie des baptêmes,
figurent de très nombreuses abjurations pendant la première partie du
XVIIIè siècle. Ce qui prouve, en dépit des mémoires cités plus
haut, que l’interdiction de célébrer le culte et les mesures
incessantes et rigoureuses prises contre les protestants amenaient
beaucoup d’entre eux à abandonner leur religion. L’année 1745 qui devait finir tristement à Bédarieux fut marquée
tout d’abord par la célébration de nombreuses fêtes, en mai, juin
et août. A l’occasion des victoires remportées en Flandre par les
armées du Roi, des Te Deum furent chantés, des feux de joie furent
allumés et diverses réjouissances fêtèrent ces succès. Dans la nuit du 14 au 15 septembre 1745, une très forte inondation
surprit la ville. Le Commissaire désigné par l’Intendant venait à
peine d’achever le travail de vérification des pertes, lorsque deux
autres inondations consécutives survenues les 10 et 11 octobre
suivants, amenèrent une catastrophe. Ni les archives, ni les traditions
de la cité n’avaient conservé le souvenir d’un cataclysme pareil. Une brochure parue en 1838, chez le libraire Audebert, à Bédarieux,
donne la relation de ce désastre. De cette relation écrite par un témoin
oculaire, magistrat de la communauté, nous extrayons quelques passages : « Bientôt le vallon entier ne fut plus qu’une mer dont les flots
irrités grossissant à chaque instant, brisaient, renversaient, déracinaient,
emportaient tout ce qui s’opposait à leur fureur. La ville fut si
subitement inondée que presque tous les chevaux et mulets furent étouffés
dans les écuries. Nous vîmes entraîner hors de nos maisons nos
effets, nos papiers les plus précieux ; nos huiles et nos vins
furent répandus sans aucune ressource, sans que nous puissions y porter
le moindre remède. Les ondes furieuses se jouaient des plus fortes
murailles et renversèrent deux cents maisons. Plusieurs familles furent
submergées : chacun s’attendait au même sort ; le voisin
pour l’éviter perça chez son voisin. Les rues entières ne formèrent
plus qu’une enfilade de trous ; on ne s’arrêta que lorsqu’on
ne put plus fuir. Quand les eaux furent écoulées, nous sortîmes de nos maisons comme de
nouveaux Noés de l’Arche… on courait, on s’informait, on se
trouvait, on s’embrassait. On pleurait d’abord de joie par le
plaisir qu’on avait de se revoir : mais bientôt la misère dans
laquelle on se voyait plongé faisait verser des larmes amères… Les rues retentissaient des hurlements et des cris affreux de ceux dont
les maisons avaient été englouties ; ils portaient sur leur tête
ou sur leurs épaules les débris de leur ancienne fortune et les
allaient mettre en sûreté dans les masures et les petits bâtiments
qu’ils pouvaient trouve sur la montagne. Leurs gémissements, leur désespoir
attendrissaient et fendaient tous les cœurs…. Il ne restait ni farine, ni four ; après avoir échappé à
l’eau, nous fûmes attaqués par la famine. Les pâtures et les foins
mouillés, par une fermentation conséquente, mirent le feu cinq ou six
jours après, aux quatre coins de la ville. Quel autre mal pouvions-nous
craindre désormais ? ». Le même auteur raconte divers incidents du désastre. Dans la maison
d’un bourgeois, une servante montée sur un petit fourneau en plâtre
et ayant de l’eau plus haut que le menton, ne dut son salut qu’à
une pointe à laquelle elle se suspendit ; une pauvre femme et sa
fille s’étant réfugiés dans le meuble qui sert à mettre la farine,
ce meuble surnagea et les passagères improvisées eurent une telle
lutte à soutenir contre les rats qui leur disputaient la place
qu’elles sortirent de leur bateau toutes ensanglantées ; tandis
qu’un paysan et sa femme essayaient de vider une armoire de leur
maison avant de s’enfuir, cette maison s’écroula sur eux leur
cassant bras et jambes. Des lettres de demande de secours furent aussitôt adressées à Lenain,
baron d’Asfeld, Intendant de la Province et à M. de Boussanelle, subdélégué
du diocèse. L’Intendant répondit que le Roi et la Province
viendraient au secours de la ville, que les habitants alarmés qui
voulaient quitter Bédarieux devaient se rassurer et demeurer,
qu’enfin M. de Carnei, ingénieur, se rendrait incessamment à Bédarieux
pour « réparer le mal et pour prévenir pareil malheur ». Cette lettre fut publiée aux divers carrefours de la ville et causa aux
habitants une grande joie. Le nom de l’Intendant fut couvert de bénédictions. M. de Boussanelle et de Carnei visitèrent Bédarieux ; « ils
ne purent soutenir d’un œil sec » la vue de ce désastre.
« Notre misérable patrie, dit l’auteur cité plus haut, était
en effet quelque chose qu’il est impossible de décrire. Une rue entière
emportée et quatre-vingt maisons délabrées, présentaient d’abord
un coup d’œil effrayant. Nos rues étaient un composé de précipices
et de montagnes ; ici l’eau tombant avait fait des gouffres sans
fonds, et là contenue et arrêtée elle avait accumulé des dépôts
immenses de sable et de gravier. Ici des arbres entiers entrelacés avec
toutes sortes d’effets, formaient des barricades impraticables, et là
une maison entr’ouverte depuis le rez de chaussée jusqu’au toit
menaçait d’écraser quiconque serait assez hardi pour y passer
dessous. Chacun avant étalé devant sa porte ses meubles pour les
nettoyer et les sécher ; les rues se trouvant trop étroites pour
les contenir, ils étaient mis par monceaux et sans ordre, et formaient
une masse informe et horrible. La vase et l’eau qu’on jetait inondèrent
bientôt toutes les rues : Bédarieux ne fut plus qu’un bourbier
dans lequel nous croupîmes plus de six mois. Les citoyens défigurés
et méconnaissables étaient les dignes habitants d’une telle ville ;
la pâleur et l’effroi peints sur leurs visages les rendaient
parfaitement assortis à ce tout. Je ne parle point de la campagne, elle est hideuse… ». D’autres lettres furent écrites à l’Archevêque de Narbonne,
« cet illustre Prélat, les amours et les délices de la Province »
à l’Intendant, au Contrôleur général, au duc de Richelieu et enfin
au Roi. Nous citerons quelques passages de cette dernière adresse :
« Sire, si Votre Majesté a fait éprouver à ses ennemis vaincus
tant de douceur et de clémence, à quoi ne doivent point s’attendre
des sujets malheureux qui prennent tant de part à la gloire de leur roi
et qui font au ciel les vœux les plus ardents pour la conservation de
sa personne sacrée ? L’excès de sa bonté et celui de notre misère
nous ont enhardis à faire retentir jusqu’à son trône les cris
lamentables que notre malheur nous arrache. Bédarieux est une ville du diocèse de Béziers, fameuse par ses
fabriques et la rivale de Lodève pour l’habillement des troupes de
votre Majesté. Son commerce la rendait florissante, mais trois
inondations consécutives de la rivière d’Orb, qui la partage,
viennent de la jeter tout à coup dans la plus triste situation. Nous craindrions de toucher trop vivement le cœur de Votre Majesté, si
nous lui faisions un détail exact de nos malheurs ; nous nous
contenterons de lui dire que deux cents maisons ont été englouties
avec plusieurs familles qui les habitaient… Soulagez Sire les malheureux qui ont vu périr dans les eaux leurs
parents et leurs biens. Ayez pitié d’une ville désolée… Sire,
vous qui nous défendez si bien de nos ennemis, défendez-nous encore
d’un ennemi domestique qui nous désole… Nous ne promettons à Votre Majesté que le bienfait qu’elle va bien
nous accorder augmente l’amour que nous lui portons : aussi sincère
dans les sentiments que nous avons pour elle, que dans le réat de nos
malheurs ; nous osons lui protester que notre amour, comme notre
misère est à son dernier période et qu’ils en sauraient être, ni
l’un ni l’autre, ni plus grands, ni plus véritables ». Les matériaux entraînés par la rivière ayant exhaussé son lit, les
habitants craignirent bientôt qu’elle ne s’en fit un nouveau à
travers la ville. Dès que la pluie recommençait la panique et la
terreur saisissaient la population ; les nuits se passaient en
continuelles alertes. L’Intendant ayant accordé à la Ville une somme
de dix mille francs, la Communauté décida, tant était grande la
crainte d’une nouvelle crue, que cette somme ne serait pas distribuée
et qu’elle serait mise en réserve pour exécuter les travaux de défense
projetés. Mais dix mille francs ne suffisaient pas ; il fallait
quarante mille écus pour réparer le pont vieux presque entièrement démoli,
les remparts, le sol des rues et construire la digue qui devait plus
tard prendre le nom de Perspective. Un mémoire fort éloquent fut présenté
aux Etats de la Province : « Quoique dans le nombre des
villes et des campagnes ravagées, Bédarieux tienne sans contredit le
premier rang ce n’est pas ce dont ses habitants se plaignent
aujourd’hui : ils oublient les pertes immenses qu’ils ont
faites, pour ne se souvenir que du danger que courent leurs vies ;
ils renoncent à toute espèce d’indemnité ils demandent seulement à
grands cris qu’on mette leur vie en sûreté… Nos intentions sont pures et droites ; nous ne prétendons point en
excitant une compassion mal fondée nous attirer des secours superflus.
Sincères dans le récit de nos malheurs, nous ne les avons pas exagérés ». Malgré l’affluence des demandeurs venus d’autres contrées également
atteintes, et sur les instances de l’Intendant Lenain et de l’archevêque
de Narbonne, les Etats accordèrent soixante mille francs à la ville.
Peu après l’Intendant y ajouta vingt mille francs et fit mettre la réparation
du Pont Vieux à la charge de la Province. L’enthousiasme et la reconnaissance des habitants de Bédarieux pour
l’Intendant qu’ils appelaient « notre cher libérateur »
éclatèrent à ces nouvelles. Des prières publiques furent dites pour
lui et quand les travaux de construction de la Perspective furent achevés,
un monument s’éleva en son honneur, à l’extrémité Nord de cette
nouvelle digue. Ce monument qui fut détruit pendant la Révolution,
comme nous le verrons plus loin, portait une inscription en langue
latine indiquant les circonstances dans lesquelles il avait été édifié. Aucun fait notable n’est à signaler à Bédarieux durant les années
qui suivirent. La ville se remit au travail, releva ses ruines et le développement
de sa prospérité industrielle un instant compromis reprit peu à peu
son cours. Le 27 mai 1762, un orage de grêle épouvantable s’abattit sur Bédarieux.
Il fallut encore désigner les commissaires pour l’évaluation des
pertes et demander de nouveaux secours. Le 10 juillet de l’année
suivante, à l’occasion de la paix conclue avec les rois d’Angleterre
et de Portugal un Te Deum fut chanté à l’Eglise St-Alexandre et le
soir des feux de joie furent allumés sur divers points de la ville. En mai 1765, un bruit courut qui excita parmi les habitants la plus
grande indignation. L’abbé de Villemagne suivant les habitudes du
temps avait décidé disait-on, de vendre les droits honorifiques
qu’il avait sur la seigneurie de Bédarieux, à Jean Seymandy,
fabricant en londrins seconds et protestant. Les consuls réunirent les
notables le 6 juin et protestèrent de la façon la plus vive contre
pareille prétention. Cette vente n’eut pas lieu. L’année suivante, à la suite de grandes pluies tombées au
commencement d’octobre, une inondation simultanée de l’Orb et de Vèbre
eut lieu le 14 du même mois. Le Pont de Vèbre et le quai attenant
furent démolis, les moulins et usines envahis par les eaux, une grande
quantité de marchandises perdues ainsi que les récoltes. Il fallut
encore demander à l’Intendant des experts et des secours. Le total
des pertes était évalué à 77 000 livres. Le 14 juin 1767, les consuls prirent une délibération pour demander
l’autorisation royale de porter les chaperons et les robes écarlates,
comme les Consuls des villes importantes de la Province. Après de
nombreuses formalités, dont le détail figure au chapitre VII de cette
Histoire, l’autorisation fut accordée en juin 1768. Vers cette époque les consuls s’occupèrent activement des travaux à
exécuter pour mettre la ville complètement à l’abri des
inondations. M. Garépuy, ingénieur du Languedoc, fit quelques études
et dressa les plans et devis de ces travaux. Le sol des rues devait être
surélevé et pavé, les ouvertures faites par les habitants au rempart
de la Rivière et de Vèbre fermées. Par délibération de l’année
1768, le conseil de la Communauté demanda aux Etats de la Province, 13
000 livres pour leur participation aux dépenses occasionnées par ces
divers travaux qui ne furent terminés qu’en 1785. Le 19 mai 1770, deux nouvelles cloches furent placées dans le clocher de
St-Alexandre qui était terminé depuis 1724. Une grande fête eut lieu
à cette occasion. Clouscard Jean 2è consul et sa femme, Jeanne Maraval,
furent les parrains et marraines de ces deux cloches. La première
pesait 17 quintaux et la deuxième 12 quintaux. La cérémonie eut lieu
devant un grand concours de peuple au pied du clocher, sous la
sacristie. En 1775, des jeunes gens armés de fusées, de pétards et de
serpenteaux, se livrèrent un combat en règle sur la Place (place aux
Herbes). Plusieurs d’entre eux et quelques passants furent blessés et
eurent leurs habits brûlés. A la suite de cet incident, défense fut
faite de tirer des pétards et autres artifices dans les rues de la
ville. Le 2 juillet de la même année eut lieu une fête à l’occasion du
couronnement du roi Louis XVI. Le premier consul, Delasteules « ému
jusqu’aux larmes de la piété et des sentiments « exprimés
par le roi, cet arbitre des rois, lors de son couronnement » ,
prêta serment sur le « Te Igitur », tant au nom du bureau
qu’au nom de ses concitoyens et jura que les habitants de Bédarieux
seraient fidèles au roi jusqu’à la mort. A l’église paroissiale,
un Te Deum fut chanté en grande pompe et les consuls « levèrent
les mains au ciel pour demander que le roi eût de jours heureux et
tranquilles ». A cette époque la coutume de faire des charivaris à certains fiancés
était fort répandue. A l’occasion d’une manifestation de ce
genre qui eut lieu au Faubourg et qui souleva une véritable émeute, le
premier consul, impuissant à rétablir l’ordre, fut quelque peu
insulté par certains habitants. A la suite de cette affaire, une délibération
fut prise par le Conseil politique, pour interdire ces manifestations
qui troublaient l’ordre, attendu, disait le procès verbal, ‘qu’on
a vu en ces circonstances le bas peuple dresser des théâtres et avec
les robes de la magistrature jouer des pièces contre la pudeur et
l’honnêteté ». La première partie d’un procès intéressant pour la ville, prit fin
cette même année 1775. Une transaction en date de 1497, avait réglé
certains différends existant entre les abbés de Villemagne, seigneurs
de Bédarieux et les habitants de cette ville. Divers droits avaient été
accordés aux dits habitants en échange de la reconnaissance d’autres
droits seigneuriaux réservés aux abbés. En 1666, une autre sentence
arbitrale avait été rendue sur le même sujet. En 1771, l’abbé
Guillaume de Boissé de Courcenay, abbé commanditaire de l’abbaye de
Villemagne l’Argentière, seigneur dudit Villemagne, de Bédarieux,
Taussac et autres lieux, se plaignit par une lettre aux Consuls, de
l’oubli où étaient tombés certains de ses droits. Il faisait
remarquer qu’en 1768, il avait donné un avis favorable à la demande
présentée par les Consuls pour obtenir les robes consulaires et
qu’il ne doutait pas en retour de la hâte des Consuls à régler les
abus d’autorité dont il avait à se plaindre. N’ayant pas obtenu
satisfaction, l’abbé avait intenté un procès qui de Béziers avait
été porté au Parlement de Toulouse et de là au Conseil d’Etat du
Roi, à Paris. Par arrêt de ce Conseil, daté de l’année 1775, les
Consuls de Bédarieux furent maintenus dans l’entier exercice de la
police « ainsi qu’ils ont joui ou dû jouir » ; le
Viguier de la justice seigneuriale fut débouté de ses prétentions
concernant « les feux de joye », la marche de l’Eglise les
jours de fête locale, la communication des ordres supérieurs, etc… En 1778, le Viguier Escalle, représentant et officier du Seigneur, fit
revivre à son nom le procès déjà intenté aux Consuls par l’abbé
de Villemagne. Le viguier présentait une infinité de griefs. Il disait
que les Consuls ne lui avaient présenté aucun compte depuis 1722 ;
que ses droits juridictionnels sur la pêche, la chasse, la pâture, la
surveillance des bois, la marque et la vérification des mesures étaient
méconnus ; qu’on ne le convoquait plus officiellement pour présider
les assemblées ou pour se rendre aux feux de joie ; que le jour de
la fête de la paroisse on ne venait plus le prendre à sa maison pour
le conduire à l’Eglise ; il se plaignait enfin d’être éclipsé,
les jours des grandes solennités, par la pompe consulaire. Les Consuls répliquaient que les droits qu’ils possédaient en matière
de police et d’administration dataient de loin et avaient été
reconnus depuis 1497, par des actes officiels du Parlement ou du pouvoir
Royal ; que les prétentions émises par le Viguier avait été déjà
condamnées au nom de l’abbé de Villemagne, dans le récent procès ;
que d’ailleurs il y avait prescription ; que cinq abbés étaient
passés à Villemagne sans jamais réclamer ; que le Viguier était
un homme autoritaire qui attaquait sans cesse les consuls et les
tournait en dérision, s’affublant par exemple de robes grotesques
pour se placer à la messe à leurs côtés ; qu’au sujet de
faits analogues le dit Viguier avait été d’ailleurs condamné à
plusieurs reprises par la Cour de Béziers ; qu’à diverses
occasions, le sieur Escalle avait pris sur lui de donner certains ordres
dans la ville et ce sans aucun droit comme par exemple de faire porter
sur la place les carcans qui étaient à la façade de l’Hôtel-de-Ville. Les innombrables pièces de ce procès remplissent les trois volumes
F.F.I, F.F.2 et F.F.3 des Archives Communales. Comme la première
affaire, celle-ci traîna de Béziers à Toulouse et de Toulouse à
Paris, durant plusieurs années. Perdue devant une juridiction elle fut
en définitive gagnée en Conseil du Roi par les Consuls de Bédarieux. Un second procès intéressa beaucoup les habitants vers la même époque.
Quelques jours après les vendanges de 1778, les sieurs Noguier, Gayraud
et Barthélemy dépavèrent une partie de la rue du Ballon (rue
St-Alexandre), pour y installer un pressoir. Comme les rue venaient d’être
réparées, surélevées et repavées à neuf en vue des inondations, le
bureau de police convoqua les délinquants pour leur reprocher cette
infraction aux règlements de la voierie et leur dresser procès verbal.
Noguier et consorts promirent de respecter ces règlements ; ils
enlevèrent leur pressoir et repavèrent la rue. Le lendemain, ils
furent consulter sur cette affaire par le notaire Théron « l’homme
le plus litigieux qui ait jamais existé », au dire des Consuls.
Enhardis par les conseils du notaire, qui était, disaient-ils propriétaire
du pressoir, Noguier et ses amis revinrent dans la rue, enlevèrent à
nouveau les pavés et replacèrent leur appareil. Les habitants de Bédarieux
« s’étant extrêmement récriés contre cette entreprise »,
le bureau de police rendit un nouveau jugement contre les délinquants.
Le notaire Théron fit immédiatement requête au Viguier contre les
consuls, pour qu’il connaisse du fait. Il déclarait que le pressoir
était à lui ; les consuls se faisaient forts au contraire de
prouver que le dit pressoir avait été vendu à Noguier. Le Viguier
rendit un jugement conforme à celui du tribunal de police. Théron fit
opposition. Un jour Noguier et ses amis, convoqués au bureau de police,
déclarèrent n’agir que sur les ordres formels de Théron ; mais
le lendemain, d’accord avec ce dernier, ils firent savoir qu’ils
s’en tenaient à leurs premières déclarations. Bref ,
opposition, significations de jugements, signification d’actes,
sommations, toute la procédure y passa, les mois s’écoulèrent et on
arriva aux vendanges de 1779. Théron ramena ses hommes à la rue du
Ballon, fit refaire les trous et réinstaller le fameux pressoir
« déclarant publiquement qu’aucun ordre ne serait en état de
le faire ôter de son dessein ». Le Viguier ayant rendu un jugement favorable à Théron, les officiers de
police firent appel à ce jugement prononcé « incompétemment »
selon leur expression. Ils demandèrent qu’il soit fait défense au
Viguier de rendre des jugements semblables et que Théron et consorts
soient punis de leur opiniâtreté à violer les règlements. Le 16 juin
1780, le Parlement de Toulouse rendit enfin un jugement conforme aux
demandes des consuls ; cette curieuse affaire avait duré près de
deux ans. Le 22 octobre 1779, à 3 heures du matin, la rivière de l’Orb et le
ruisseau de Vèbre envahirent à la fois les rues de la ville. En une
demi-heure l’eau avait pénétré dans toutes les maisons. Le rapport
de police déclare que l’eau arriva jusqu’au deuxième étage dans
les rues basses et jusqu’au premier étage dans la ville haute. La
ville fit de très grandes pertes : toutes les marchandises furent
perdues ou avariées, l’outillage de nombreux ateliers mis hors de
service, beaucoup de meubles enlevés. Le procès-verbal du sinistre
envoyé au subdélégué de l’Intendant, Portalon de Rosis, évaluait
le montant des pertes à 25 000 livres. Il fallut faire nettoyer la ville et pendant plusieurs jours les
habitants furent tenus de porter hors des murailles le limon et les
pierres déposés dans leur maison ou dans les rues. Cette nouvelle
perte fit hâter l’achèvement des travaux de défense contre les
inondations. Le 19 novembre 1781, de grandes réjouissances furent données à
l’occasion de la naissance du Dauphin. Le matin eut lieu une grande
distribution de cocardes aux différents corps de métiers qui prirent
les armes pour accompagner les Consuls à l’Eglise. La fête annoncée
au lever du jour par des boettes ou bombes, fut continuée l’après-midi
par des libations populaires . Une fontaine de vin fut installée
devant l’Hôtel-de-Ville à la disposition de tous les habitants. A
six heures du soir, les consuls en grand costume, précédés de douze
pauvres portant des flambeaux et suivis d’un grand nombre de
protestants, se rendirent sur le rempart de l’Orb « entre les
rivières qui entourent la ville », pour allumer le feu de joie.
L’Hôtel-de-Ville fut illuminé ; la joie, paraît-il, était générale,
les gens mariés demandèrent de faire publier une seconde fête pour le
dimanche suivant. Le programme de la fête élaboré par consuls était
plus complet et comportait tout d’abord une dépense de 500 livres ;
l’Intendant ayant supprimé 100 livres, on fut obligé d’abandonner
le projet de tirer un feu d’artifice « sur la montagne vis-à-vis
la Grand’Rue ». Les années qui précédèrent la Révolution furent marquées à Bédarieux,
par des troubles fréquents et parfois assez divers. Le développement
de l’industrie, le grand nombre de fabriques et de manufactures,
avaient attiré dans la ville quantités d’ouvriers, des compagnons
comme on disait alors. Beaucoup de ces gens étaient des vagabonds qui
recherchaient plutôt les rixes et les troubles que le travail. Le poids
des impôts, les disettes fréquentes, les écrits frondeurs et
subversifs, la liberté de parler qui était devenue générale,
causaient dans le pays un malaise qui n’était pas fait pour ramener
les populations au calme. Le soir du 3 octobre 1783, des jeunes gens armés, porteurs de torches de
poix envahirent le quartier de la place du Marché, aux cris : Brûle !
Brûle ! Enfonçons ! Enfonçons ! Quelques portes furent
forcées et plusieurs habitants qui essayèrent d’intervenir furent
blessés. Le 17 septembre 1786 à 10 heures du soir, une lutte à coups de couteaux
et à coups de bâtons s’engagea près du Vèbre entre compagnons du
devoir. Quand la lutte fut terminée, la police trop faible pour cela,
se borna à perquisitionner pour découvrir les blessés. Les
attroupements furent défendus en ville ainsi que le port de bâtons. Toute la nuit du 29 mars 1787, fut troublée par des bagarreurs sans aveu
qui assiégèrent les maisons à coups de pierres, maltraitèrent de
nombreux habitants. Beaucoup de gens furent menacés de mort et n’osèrent
pas aller déposer au bureau de police. A plusieurs reprises et en dernier lieu en 1784, les consuls ont demandé
avec instance l’envoi d’une brigade de maréchaussée à Bédarieux.
La délibération de 1784 portait que de nombreux ouvriers venus on ne
sait d’où « causaient des troubles en ville, que les environs
étaient très peu sûrs et que nombre de voyageurs étaient effrayés ».
Le 15 novembre 1788, une autre délibération qui mérite d’être citée,
était portée sur le même sujet au commandement de la Province.
« Le premier consul suppliait le commandant de considérer les
disputes et attroupements journaliers de garçons se disant du devoir et
des gavots, que la mutinerie de ces gens s’est portée à un si haut
point que les habitant ne soient point les maîtres dans les ateliers et
que si on ne met fin à ces disputes, toutes les fabriques qui sont
l’unique ressource de toute la contrée seront obligées de cesser
leurs activités ; que pendant toute cette semaine, 30 ou 40 hommes
armés de bâtons, de pierres et des outils de leur profession, compas,
marteaux ou ciseaux, n’ont cessé de parcourir la ville et
d’assaillir les gens qu’ils prétendaient point être de leur party ;
que plusieurs honnestes citoyens ont été grièvement blessés par des
coups de pierres, les tuiles de leurs maisons fracassées, qu’il se
rappelle de la douleur des meurtres dont de pareilles disputes, armes en
la présente ville il y a environ deux ans ont été tueries, et qu’il
est à craindre si on ne fait cesser les attroupements qui ont lieu dans
le moment, qu’il n’arrive de très grands malheurs ; qu’il a
fait tout ce qui a dépendu de lui pour calmer les esprits par la voie
de la douceur et de la présentation n’ayant pas pu prendre celles de
la rigueur de main forte ». La dernière fête donnée par la ville avant la Révolution eut lieu le
11 février 1787, en l’honneur de l’arrivée de l’Intendant de la
Province, de Saint-Priest. Cette fête coûta 197 livres qui furent
avancées à la commune par le premier consul. Un arc de triomphe fut
dressé à la rue du Ballon et un autre devant l’Hôtel-de-Ville. Le
premier consul fit à l’Intendant un discours de bienvenue et lui
assura que cette visite remplissait « le cœur des citoyens de la
plus vive joye ». La plus grosse partie des frais de la fête fut
occasionnée par l’achat des rubans et colifichets destinés à la
jeunesse qui exécuta dans l’après-midi, l’ancienne et fameuse
« danse des Treilles ». (La danse des Treilles est une sorte
de ballet dans lequel les exécutants passent et repassent sous des
cerceaux et des guirlandes de fleurs. Les danseurs portent les costumes
historiques des anciennes confréries). |