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LES TROUBLES DE 1848 ET 1851 (1848-1852)Troubles du 27 février 1848. Pillage de la maison Lauvaud. – Proclamations. – Troubles à Béziers (mars 1848). – Fête de la Constitution (19 novembre). – Adresse du Président de la République. – Scènes violentes du Théâtre, février 1850. – Les causes des troubles de décembre 1851 à Bédarieux. – Les insurgés devant la mairie , 4 décembre. – Le maire refuse de céder à la violence. – Plus tard, la foule s’empare de la mairie. – Arrivée des insurgés des environs. – Les gendarmes font feu. – Attaque et incendie de la gendarmerie. – Mort de la femme Flacon. – Le gendarme Flacon blessé et le gendarme Burguière tué. – Assassinat du gendarme Lamm et du maréchal des logis Léotard. – Dévouement des Mical. – Proclamations de Bonnel et de Théollier. – Arrivée des troupes du général de Rostolan, 10 décembre. – Etat de siège. – La mairie transformée en forteresse. – Poursuite des insurgés dans les bois. – Nougaret, commissaire de police, chef de la municipalité. – Fête Nationale, 11 janvier 1852. – Secours aux familles des gendarmes. – Conseil de guerre de Montpellier, juin-juillet 1852. – Condamnations. – Frais des troubles à la charge de la commune. – Voyage de Napoléon III dans l’Hérault. Fête à son passage à Béziers. Rose Mical lui est présentée.
Le 27, une commission spéciale républicaine fut installée pour veiller
à la tranquillité publique. Théron, notaire, Mazel, Bonnes, Vidal
Auguste ex-maire, Triadou et Sarrut, faisaient partie de cette
commission. Mais le zèle de ces citoyens ne put empêcher des troubles
d’éclater ce même jour. La maison du sieur Lavaud, receveur
buraliste, fut pillée et incendiée (la maison Lavaud est la maison de
la Grand’Rue où se trouve actuellement M. Pinochet, tailleur). Les émeutiers visaient surtout la destruction des papiers de
l’administration des contributions indirectes. Lavaud demanda à la
ville une indemnité de 6 654 francs qui fut enfin réduite à 5 000. Il
n’y eut pas de sang versé. Le 28 février au soir les manifestations recommencèrent, mais le calme
put être ramené par les commissaires municipaux. Théron, président
de cette commission fit paraître, le 29, la proclamation suivante :
« La République est définitivement constituée et acceptée par
le peuple Français. Le calme règne partout et nous venons proclamer
cet heureux événement. Au nom de la République Française une
commission communale provisoire a été instituée… Cette commission,
fidèle aux principes républicains en adopte avec ardeur toutes ses
conséquences. Elle vous invite à lui prêter ce concours digne de tous
éloges dont vous avez fait preuve dans la journée d’hier pour le
maintien de l’ordre public. Vive la République Française ! ». Cette adresse aux habitants fut affichée en même temps que la
proclamation suivante rédigée par la commission départementale :
« Habitants de l’Hérault ! La victoire du peuple est complète,
irrévocable, tous ses droits sont reconquis. Il réglera lui-même dans
l’intelligent exercice de la souveraineté les institutions contre
lesquelles ne prévaudront désormais ni la violence ni la ruse. Admirable de probité autant que d’héroïque bravoure dans l’ardeur
même du combat, il a posé de sa main virile la base sur laquelle il
veut que ces institutions reposent. Dans un récit de la lutte glorieuse dont il vient d’étonner une deuxième
fois le monde, nous avons lu ces lignes : il y a dans la rue de
Richelieu une ambulance ouverte pour les blessés, à la porte sont placés
deux cadavres, sur leur poitrine est écrit en gros caractères le mot :
Voleur !… Ces deux hommes ont été fusillés pour avoir voulu
attenter à la propriété. Respect des propriétés, respect des personnes, liberté pour tous…
voilà la République dont nous saluons l’avènement. » Le 2 mars fut encore affiché l’appel du gouvernement aux citoyens de
Paris et aux généraux, officiers et soldats de l’armée régulière.
Les membres du gouvernement : Dupont de l’Eure, Lamartine,
Garnier Pagès, Arago, Ledru Rollin, Crémieux, Louis Blanc, Marrast,
Flocon, Albert, invitaient les troupes à revenir sous les drapeaux de
la République. Le ministre de la guerre publiait peu après un nouvel
appel à la discipline dans l’armée : « Soldats ! je
vous adjure au nom du pays de ne pas quitter votre drapeau et d’écouter
la voix de vos officiers… n’oubliez pas qu’un jour vous serez
appelés peut-être à défendre son indépendance… ». Les habitants de Bédarieux furent tenus chaque jour au courant des évènements.
Ils apprirent successivement que l’armée revenait au gouvernement,
que les forts de Paris s’étaient soumis, que les gardes nationales
dissoutes par le roi allaient être réorganisées, que du travail
serait donné aux ouvriers, que les blessés et les victimes de la Révolution
recevraient des secours. Le 4 mars 1848, une dépêche de l’administration départementale
ordonna à la commission d’adopter le vrai drapeau de la République :
le drapeau tricolore ayant le bleu à la hampe, le rouge au milieu et le
blanc à l’extrémité. Le 5 mars, une nouvelle dépêche fit savoir
que la tranquillité régnait à Paris et à Montpellier et que toute
crainte, au sujet de la sûreté des propriétés, des caisses d’épargne,
des dépôts et des banques, devait être bannie. Le 8 mars, la place d’Orléans changeant encore une fois de nom, prit
celui de place de la République. Dans le courant du même mois, Masson,
sous-préfet de Béziers et Renouvier, commissaire du gouvernement à
Montpellier, firent publier diverses proclamations. A cette même époque
des troubles graves, dirigés contre le nouvel ordre de choses, éclatèrent
à Béziers. Le 6 avril, le commissaire du gouvernement qui avait failli
être tué et qui avait dû quitter Béziers, décida que Pézenas
deviendrait le chef-lieu d’arrondissement et que les tribunaux
allaient quitter la ville révoltée « la justice régulière ne
pouvant fonctionner dans une ville insurgée contre la République ».
L’appel du commissaire se terminait par ces mots : « Réfléchissez,
Habitants de Béziers ! ». En juillet 1848, une nouvelle agitation s’étant manifestée à Bédarieux,
les attroupements furent interdits et des troupes de ligne vinrent s’établir
en ville pour quelques mois. Sicard Pierre fut élu maire aux élections
municipales. Le 19 novembre, fut célébrée la fête de la Constitution. Les troupes
de ligne et de la garde nationale se rendirent à la nouvelle place de
la Plaine escortant le cortège officiel. Sur cette place on fit la
lecture solennelle de la Constitution ; puis au bruit des boîtes
et aux roulements des tambours, les troupes défilèrent. Vers cette époque divers clubs se fondèrent en ville. Parmi ceux-ci,
nous citerons le club Villebrun qui était installé au château et qui
allait devenir un centre d’agitation politique. Le 11 décembre eut lieu l’élection du Président de la République. Les années 1849 et 1850 se passèrent à Bédarieux dans un calme
relatif. Nous nous bornerons à signaler l’adresse envoyée le 2
juillet 1849, par le Conseil municipal, au Président de la République,
pour lui exprimer, ainsi qu’à l’Assemblée législative, au général
Changarnier, à la garde nationale et à « notre brave armée »,
les sentiments de reconnaissance de la population au sujet des évènements
survenus à Paris au mois de juin. En février 1850, des scènes violentes et scandaleuses s’étant
produites au Théâtre, le maire menaça les habitants de fermer l’établissement. Un calme tout de surface régna sur la ville jusqu’au mois d’octobre
1851, mais les passions politiques s’échauffaient chaque jour dans
les clubs et dans les cafés. Le drame approchait. Avant de commencer le récit des évènements tragiques qui se déroulèrent
à Bédarieux, au mois de décembre 1851, il convient d’en expliquer
les causes. Une grande partie de la population avait, nous l’avons déjà
dit, des opinions républicaines et démocratiques ; ces opinions
avaient favorisé parmi les habitants le développement des sociétés
secrètes qui comptaient tant d’adhérents dans le Midi à cette époque.
Belugou, propriétaire et Bonnel, horloger, étaient parmi les membres
les plus influents du parti républicain que l’on appelait aussi le
parti des rouges. Les ouvriers formaient la majorité du parti rouge. La plupart des fabricants et des notables, qui auraient pu être du parti
de l’ordre, ne croyaient pas que des troubles sérieux fussent à
craindre ; ils étaient d’avis de laisser les évènements se dérouler
sans prendre aucune mesure préventive. Plusieurs fabricants, dans la
crainte de mécontenter leurs ouvriers, avaient donné un avis défavorable
à une demande de garnison présentée par le maire au milieu de l’année
1851. Le parti républicain devenu franchement hostile à Napoléon Bonaparte,
Président de la République, ne devait pas laisser passer le coup d’Etat
sans protestation. A Bédarieux, les réunions dans les cafés, dans les
cercles, les conciliabules des sociétés secrètes, entretenaient une
certaine surexcitation. Les cafés Malaterre, au faubourg, et Villebrun,
au château, étaient les principaux centres d’agitation. Il est à
croire cependant que le mois de décembre 1851 se serait écoulé sans
amener des troubles sanglants à Bédarieux, si la surexcitation
malheureuse des gendarmes en pleine agitation populaire et les haines
personnelles que ces gendarmes s’étaient attirées n’avaient été
les causes occasionnelles d’un dénouement tragique. Bédarieux possédait comme force publique un commissaire de police
Jean-Pierre Nougaret, un maréchal des logis de gendarmerie Jean-Louis Léotard
et cinq gendarmes, Lamm, Burguière, Flacon, Seller et Cirq. Beaucoup
d’habitants, surtout parmi les ouvriers, avaient en haine ces divers
agents de l’autorité. Nougaret et Léotard avaient joué dans les
dernières lutes politiques, entre le parti modéré et les démocrates,
un rôle actif et énergique. Ils étaient pour ce motif exécrés des républicains.
Les gendarmes, et Lamm en particulier, étaient en butte à la haine des
braconniers nombreux dans la ville et des conscrits réfractaires
qu’ils avaient poursuivis sans défaillance. Des animosités particulières
et personnelles contre les agents de la force publique se joignaient
donc aux griefs politiques. Au mois d’octobre 1851, une manifestation qui eut lieu à l’occasion
de l’enterrement du citoyen Escalle prouva qu’il existait une
organisation dans le parti démocratique. Le 3 décembre au soir, la nouvelle du coup d’Etat qui avait eu lieu la
veille à Paris, parvint à Bédarieux mais ne provoqua d’abord aucun
trouble. On attendait pour agir le mot d’ordre qui devait venir de Béziers.
Ce mot d’ordre arriva le 4 au matin. Dans l’après-midi du 4, une
foule considérable rassemblée devant le café Villebrun, au château,
décida de marcher sur la mairie, de déposer le maire et de nommer un
comité de défense. Parmi les manifestants, Malaterre, Salasc, Bonnel,
Bonnafous, les frères Combes, Lignon, Rabaut et quelques autres,
paraissaient diriger le mouvement. Devant la mairie, on parlementa :
le maire, M. Vernazobrez, déclara qu’il ne se démettrait de ses
fonctions que contraint par la violence et qu’il ne quitterait pas
l’Hôtel-de-Ville devant des menaces. Les gendarmes ayant apprêté
leurs armes, la foule hésita un instant puis se dispersa. Il était
quatre heures du soir. La foule partie, le maire donna l’ordre aux gendarmes de rentrer à la
caserne et de se préparer pour courir à Béziers et à Lodève
chercher des troupes. Puis il quitta lui-même la mairie avec le
commissaire de police. Ce dernier, se sentant directement menacé,
sortit de la ville sur-le-champ. Quelques instants après le départ du maire et des gendarmes, les
manifestants, en armes cette fois, se présentèrent de nouveau devant
l’Hôtel-de-Ville et y pénétrèrent sans résistance. Belugou et
Bonnel s’installèrent dans les bureaux et Bonnel prit les fonctions
de maire, conservant dans ses attributions le secrétaire Théron. Vers six heures du soir, l’agitation bruyante qui régnait dans les
rues fut augmentée par l’arrivée en ville de groupes armés
provenant des environs. Des habitants de Faugères, de Boussagues et de
Camplong avaient pris les armes et arrivaient à Bédarieux pour défendre
la Constitution. La ville fut immédiatement mise en état de siège par
les insurgés et des sentinelles placées par eux aux divers coins de
rues. La caserne de gendarmerie située rue de Faubourg, presqu’en
face l’Hôpital St-Louis, fut étroitement surveillée (aujourd’hui
la maison de M. Rivière Marius) ; les gendarmes étant la seule
force armée qui fut à craindre pour les manifestants, ceux-ci se gardèrent
sérieusement de ce côté. Vers sept heures du soir, le maréchal des logis Léotard recevait une
dernière dépêche du maire et allait la faire expédier par les
gendarmes Cirq et Lammm, lorsque le gendarme Burguière entra précipitamment
dans la chambre en s’écriant qu’il venait d’être mis en joue
dans la rue par un insurgé. Sans réfléchir davantage, le maréchal
des logis cria à ses hommes de s’armer, et suivi de Burguière, il
descendit dans la rue, carabine à la main. Que se passa-t-il exactement
alors ? Il est difficile de préciser. Les gendarmes furent-ils
insultés par un jeune homme de dix-sept ans et le nommé Cabrol
Etienne, âgé de soixante-dix ans ? Ce Cabrol était-il armé ?
Les gendarmes tirèrent-ils sans provocation ? On ne peut l’établir
de façon certaine. Aux débats du Conseil de guerre de Montpellier
figurent des dépositions quelque peu contradictoires. Il semble
cependant que dans ce moment tragique les gendarmes surexcités aient
malheureusement manqué de sang-froid. Quoiqu’il en soit, la scène
fut rapide : Burguière tira un coup de carabine sur le jeune homme
qui tomba blessé en criant au secours et le maréchal des logis tua
raide Cabrol d’un second coup de feu. Puis, tandis qu’une voisine,
la femme Séral, relevait et emportait chez elle le jeune homme blessé,
les gendarmes rentrèrent vivement dans leur caserne, barricadèrent la
porte, et se postèrent aux fenêtres du premier étage pour résister
à une attaque populaire qu’ils avaient rendue inévitable. La nouvelle de ce qui venait de se passer au faubourg fit en un instant
le tour de la ville. La surexcitation fut effrayante : Aux cris de :
Vengeance ! mort aux assassins ! une foule énorme se précipita
vers le faubourg et la caserne de gendarmerie. En un instant la façade
de la caserne fut criblée de balles. Mais les assiégés étaient décidés
à vendre chèrement leurs vies ; du haut des fenêtres, ils
tiraient sans relâche, blessant ainsi plusieurs assaillants. Un de ces
derniers, nommé Philippe Marconnié, reçut à lui seul six blessures.
La porte de la caserne résistant à tous les efforts, la foule se précipita
chez les boulangers voisins, s’empara d’une grande quantité de
fagots, les entassa devant la caserne et y mit le feu. Les cris de
fureur de la foule, le bruit de la fusillade, la lueur de l’incendie
qui se développait, donnaient à cette scène un caractère tout à
fait sinistre. « Les gendarmes, protégés par les murs, étaient jusque-là sans
blessures. Le maréchal des logis prie la femme de l’un d’eux, Mme
Flacon, de regarder par une fenêtre s’il ne vient pas d’assaillants
de ce côté. La pauvre femme fait quelques pas ; une balle qui
vent de frapper contre la muraille ricoche et lui traverse le crâne.
Son mari court à elle ; il la relève, la place sur son lit et
retourne au feu. Cependant la flamme gagnait ; la fumée suffoquait les gendarmes ;
les munitions commençaient à s’épuiser et la porte cédait sous les
coups des assaillants. Il n’y a plus moyen de résister, disons la paix, dit Léotard Flacon,
paraissez et dites que nous nous rendons ». « Flacon paraît ; il essaya de parler : A mort ! à
mort ! crie la foule et il essuie plus de vingt coups de fusils. Il
recule blessé, puis essaye de reparaître à une autre croisée et reçoit
une nouvelle blessure. Il veut alors sortir avec ses enfants. Impossible :
la foule les repousse. La femme du gendarme Sellère sort alors avec ses enfants. Malgré les cris de fureur de la foule, le gendarme Sellère essaye de
suivre sa femme. Vingt fusils étaient déjà braqués sur sa poitrine,
lorsqu’un homme de haute taille, l’un des chefs du mouvement, un républicain
convaincu, Eugène Combes, se jette devant les fusils. Je croyais que c’était Cirq ou Flacon, dit-il au gendarme ;
c’est égal, je ferai pour vous ce que j’aurais fait pour eux. Il lui fait un rempart de son corps et le conduit en sûreté. Sellère
lui dit alors : « Si vous pouviez sauver mon cheval ».
Le généreux jeune homme s’élance vers l’écurie, prend le cheval
du gendarme, monte dessus et sort pour le lui amener. Il était au
milieu de la cour, lorsqu’une balle le frappe au cœur. Il tombe
foudroyé. Cependant les gendarmes Cirq, Lamm, Flacon et Burguière, s’étaient
jetés dans une cour qui n’est séparée que par un mur de celle de la
maison Contezat. Le temps pressait : la porte de la cour vacillait
sous les coups de hache. Cirq attache une corde à une poutre au-dessus du puits et la rejette de
l’autre côté du mur qu’il s’agissait de franchir. Lamm saisit
une échelle et l’applique contre la muraille. Il importait de ne pas
stationner sur le mur, les insurgés pouvant en apercevoir le faîte.
Cirq passe le premier sans accident. Lamm vient après : une balle
l’atteint. Ah ! mon Dieu ! je suis mort ! s’écrie-t-il. Cirq le rassure et l’aide à descendre. La blessure n’était pas
grave. Flacon passe à son tour. Burguière allait monter ; la
porte vole en éclats, le gendarme est reconnu ; une décharge éclate
et il tombe, le crâne fracassé par une balle. Léotard n’avait pas suivi ses camarades ; il se tenait caché
dans la chambre de Burguière ». (E. Tenot. La Province en Décembre
1851. Ce récit et plusieurs renseignements qui concernent les mêmes évènements,
sont extraits de cet ouvrage qui est rédigé d’après les
dispositions du Conseil de guerre de Montpellier). Cependant au dehors les gendarmes ayant cessé le feu, la foule se
calmait. Des pompes étaient amenées et tandis que plusieurs citoyens
aidaient les malheureuses femmes des gendarmes à déménager leur
mobilier, d’autres éteignaient l’incendie. Quelques insurgés plus
acharnés que les autres recherchaient encore les gendarmes dans les
maisons Contezat et Mical qui étaient voisines de la caserne. Flacon,
caché sous le lit de Pierre Roquairol, gendre Mical, ne fut pas découvert.
Lamm ne se croyant pas en sûreté dans le lit de Melle Rose Mical, où
celle-ci l’avait fait coucher, fut se réfugier dans la cave derrière
les tonneaux. C’est là qu’il fut découvert : « Que voulez-vous faire de moi ? s’écrie Lamm d’une voix
déchirante. Nous voulons te tuer, gros c…, répondent plusieurs ouvriers. Je vous demande grâce. Nous en as-tu fait avec tes procès-verbaux ? Tu nous a réduits à
vingt sous par mois, disaient les uns. Il faut que tu y passes, il y a
trop longtemps que tu achètes des vignes avec notre argent, ajoutaient
les autres. Lamm, désespéré, s’adressa à l’un d’eux. C’était un ennemi
personnel. Jacquéou, fais-moi grâce ! Non ! Tout ce que les Mical purent obtenir c’est qu’on ne se le tuerait pas
sur place. Ces forcenés sortirent et entraînèrent Lamm vers la cour. Sur la porte
l’un d’eux le renversa d’un coup de poing sur la tête. Plusieurs
firent feu sur lui. Deux balles le percèrent, l’une au sein droit,
l’autre au crâne, traversant le cerveau. La mort fut instantanée ». Cirq fut bientôt découvert dans la trappe à fourrage. Il était perdu
malgré ses supplications, si le cafetier Malaterre n’était intervenu : « Tu m’as rendu service, lui dit-il, à mon tour. Puis se tournant vers les ouvriers : Vous me tuerez plutôt que de lui faire le moindre mal, dit-il d’un ton
résolu. Malaterre était influent. Les insurgés relevèrent leurs fusils et Cirq
fut conduit à la mairie. Il était sauvé ». A deux heures et demie du matin, le maréchal des logis Léotard, découvert
dans sa chambre par plusieurs insurgés, fut tué de six coups de feu,
après avoir lutté avec l’énergie du désespoir. Plusieurs personnes
ont raconté que le corps de Léotard avait été l’objet de
mutilations obscènes. Le fait paraît contestable. Le docteur qui a
fait le rapport médical, ne mentionne rien à ce sujet ; le
commissaire de police, présent à l’exhumation des cadavres huit
jours après, déclare au contraire qu’il s’est rendu compte de la véracité
du fait. (Il est certain toutefois que le corps de Léotard fut
l’objet d’un odieux outrage. Les coups de feu tirés à bout portant
ayant mis le feu aux vêtements du maréchal des logis, les insurgés
urinèrent sur le cadavre pour éteindre le feu). La bataille finie, l’incendie fut éteint et le calme revenu, la foule
se retira consternée des événement de cette nuit tragique. Un seul
individu de mauvaise réputation profita du désordre pour voler dans la
caserne divers effets et un pistolet. Dès le 5 au matin, Bonnel fit publier l’appel suivant : « Habitants de Bédarieux ! Des malheurs regrettables ont eu lieu et ne peuvent être imputés qu’à
ceux-là qui les ont provoqués pour le meurtre de quelques citoyens. Les républicains gémissent d’un pareil désastre ; mais ne
craignez pas, une garde veille et tout le monde doit être rassuré. Les personnes et les propriétés seront respectées. Mort aux voleurs !… Citoyens une ère, l’ère nouvelle commence. Vive la République ! Le Peuple ». Théollier, autre membre du comité fit paraître deux autres
proclamations. La première engageait les boulangers à faire immédiatement
du pain pour nourrir les ouvriers qui veillaient à la défense de
l’ordre. La deuxième était ainsi conçue : « Citoyens, Dans les révolutions, les uns viennent pour le bien, d’autres pour le
mal : tous les honnêtes gens qui verront commettre le vol et
l’attentat à la pudeur sont priés de punir de mort les coupables. Le Peuple Souverain ». Le calme ne devait plus être troublé. Le surlendemain deux enterrements eurent lieu. Celui des combattants
civils qui fut célébré en grande pompe, avec le concours de toute la
population et celui des gendarmes qui eut lieu presque furtivement. La
nuit tragique avait fait neuf victimes. Le 6 décembre, de grandes réunions furent tenues par les ouvriers pour
discuter des questions de salaire. Le 9 au soir, une nouvelle fit le tour de la ville en quelques instants.
On racontait qu’à la suite de la déclaration de la mise en état de
siège du département de l’Hérault, le général de Rostolan
marchait de Pézenas sur Bédarieux à la tête d’une petite armée.
Aussitôt de nombreux habitants, et parmi eux tous ceux qui étaient
compromis dans l’affaire du 4, quittèrent leurs foyers et se réfugièrent
dans les bois de la région. Le 10 décembre, une colonne composée d’infanterie, de cavalerie et
d’artillerie comptant sept à huit cents hommes et commandée par le général
de Rostolan entra dans Bédarieux. Une proclamation de suite affichée,
ordonna la fermeture immédiate des cafés Malaterre et Cauvy au
Faubourg, Bonnel, Grand’Rue, Ruffel, à la Plaine, Salase et Villebrun,
au Château et Carameau, à la Tour ; un délai de deux heures fut
donné aux habitants pour porter à la mairie toutes les armes en leur
possession : fusils de guerre ou de chasse, pistolets, sabres,
cannes à épée, sans oublier la poudre ; passé ce délai, des
fouilles domiciliaires devaient être effectuées ; les ouvriers
ruent prévenus d’avoir, tous, dans la journée du 11, à présenter
leurs livrets à la mairie. Cette proclamation était signée du
lieutenant-colonel Dumont et de Jean-Pierre Nougaret. Le commissaire de
police parti le 4, revenait avec le titre de commissaire spécial. Les troupes ne stationnèrent à Bédarieux que pendant vingt-quatre
heures. Le 12, plusieurs colonnes mobiles furent formées pour battre
sans relâche tous les environs et rechercher les fugitifs.
Soixante-sept hommes d’infanterie, logés dans la mairie, furent seuls
maintenus en garnison dans la ville. Pour mettre ce détachement à
l’abri d’un coup de main, le capitaine du génie Quiquandon éleva
autour de la mairie des ouvrages de défense assez importants, qui ne
furent complètement démolis qu’au mois de mars 1854. Une redoute armée
de deux canons faisait face à la Grand’Rue et deux autres ouvrages
commandaient la rue Tourbelle et la Promenade de la Mairie. Les opérations du plébiscite, ordonnées par Louis Napoléon, eurent
lieu dans le courant du mois de décembre 1851, sous la surveillance
directe du commissaire spécial Nougaret qui avait pris la direction des
affaires de la ville et des réunions du Conseil municipal. Les colonnes mobiles continuaient à battre le pays à la recherche des Bédariciens
fugitifs. Le général de Rostolan fit publier à ce sujet le 27 décembre,
la proclamation qui suit : « Ouvriers du canton de Bédarieux. Un grand nombre de vos compagnons errent en fugitifs dans les montagnes
et forêts espérant y trouver un abri contre les recherches de la
justice et les poursuites de mes braves soldats. Beaucoup d’entre eux,
en pensant à leurs parents, à leur femme, à leurs enfants, versent
aujourd’hui des larmes amères sur les malheurs dont ils sont la
cause. Ils maudissent les misérables qui les ont poussés à la révolte
et fait de plusieurs d’entre eux des incendiaires et des assassins… En prolongeant leur fuite, vos anciens compagnons aggravent encore leur
position ; déjà quelques-uns ont été frappés de mort pour
avoir désobéi aux sommations qui leur étaient faites de se rendre…
les soldats devant lesquels ils ont fui les cernent de toutes parts…
dites-leur donc qu’il ne reste plus qu’un moyen de se soustraire à
la plus sévère expiation, c’est de se rendre de suite à Bédarieux,
à la disposition de la justice qui est appelée à apprécier les torts
de tous et à prononcer sur le châtiment des coupables. » Le 28 décembre, l’état de siège dans l’arrondissement de Béziers
étant maintenu, le commandant Philippe de Montfort fit publier les
heures de fermeture des auberges et cafés ; le 4 janvier 1852, il
fit publier encore un arrêté menaçant d’arrestation et
d’accusation de complicité, les personnes qui auraient recélé ou
fait recéler les individus recherchés pour participation aux évènements
de la nuit du 4 au 5 décembre. Déjà quelques fugitifs avaient été tués par les troupes lancées à
leur poursuite et beaucoup d’autres s’étaient rendus ; Dans sa réunion du 22 décembre 1851, le Conseil Municipal envoya au Président
Louis Napoléon l’adresse suivante : « Les ennemis de la Société voulaient sa ruine. Des complots
insensés agitaient le pays et bientôt la France livrée à ces
cannibales aurait été la proie du crime et perdue à jamais. Tout menaçait de faire crouler la patrie ; vous êtes apparu et
comme un sauveur vous avez d’une main ferme arrêté au bord du précipice
l’anéantissement de notre existence. Gloire et reconnaissance à
vous… ». Dans la même séance, il fut décidé qu’un mausolée serait élevé
au cimetière en l’honneur des gendarmes et que ce monument porterait
avec les noms des défunts, l’inscription suivante : « morts
à Bédarieux le 4 décembre 1851, en défendant l’ordre public, la
Ville reconnaissante. » En même temps que les plus vifs éloges étaient adressés aux troupes
accourues, une somme de mille francs était votée en faveur du
commissaire Nougaret pour le remercier du zèle et de l’énergie dont
il avait fait preuve. Une garde civique était en voie d’organisation. A l’occasion de la fête nationale qui devait être célébrée le 11
janvier 1852, Nougaret adressa à la population un appel dont nous
extrayons les passages qui suivent : « Une fête nationale a lieu demain en commémoration du 2 décembre
et de ceux qui en ont été la conséquence. Ils ont sauvé la Société. A cette occasion, la joie publique doit se manifester et tout bon citoyen
doit applaudir… Félicitons-nous des destinées que la Providence nous réserve et bénissons
la main qui les a prises sous sa sauvegarde. Faisons pour les jours de
notre Président et pour l’armée les vœux les plus sincères et les
plus dévoués. » Te Deum, cortège officiel, illuminations, tel fut le programme de cette
fête. Le 14 janvier, pour la sixième fois, la place de la République changea
de nom et devint la place Napoléon. Le 30 avril le champ de foire fut
porté de la Promenade de la mairie à la Plaine. A diverses reprises, au cours de l’année 1852, on voit le Conseil
renouveler ses remerciements et ses vœux aux autorités et au
gouvernement. Le général de Rostolan, le capitaine du génie
Quiquandon, furent encore personnellement remerciés. A l’occasion de
la fête du 15 août, le commissaire spécial Nougaret, qui avait été
nommé maire par le préfet, rédigea une enthousiaste proclamation. Les gendarmes n’étaient pas oubliés ; le 2 février 1852, le
Conseil s’occupa du sort de leurs familles. On rendit d’abord
hommage à la mémoire du maréchal des logis Léotard, on déclara
qu’il avait bien mérité du pays ; comme il sortait d’une
famille relativement aisée et qu’il était garçon, on ne lui alloua
aucun secours. On vota deux cents francs de pension annuelle à la veuve
Lamm qui était encore malade, cent francs à sa fille et deux cents
francs à la jeune veuve Burguière. On décida enfin de recommander
chaudement à l’administration le gendarme Flacon qui, blessé lui-même,
avait perdu sa femme dans le combat. Ce militaire qui ne possédait que
sa solde avait cinq enfants à faire élever. La répression du mouvement insurrectionnel était menée activement. Le
10 mars, les conseillers municipaux Belugou, Bourrel et Mailhac furent révoqués
pour la part qu’ils avaient prise dans les évènements de décembre
et pour avoir disparu depuis cette époque. Un nombre assez considérable
d’habitants était également en fuite ; d’autres étaient
emprisonnés ou déjà déportés. Tous ceux qui avaient joué un rôle
dans les troubles, ou qui avaient manifesté en armes dans les rues, du
4 au 10 décembre, étaient recherchés. Quant aux acteurs connus ou présumés
de la tragédie du faubourg, ils étaient à Montpellier en prévention
de consil de guerre. Un procès sensationnel dans lequel figurèrent une trentaine de prévenus,
sans compter les contumax et d’innombrables témoins, se déroula à
Montpellier pendant plus d’un mois, devant le conseil de guerre de la
10è division militaire, présidé par le colonel Dumont du 35è de
ligne. Les nombreuses séances de ce procès furent fort suivies et
parfois émouvantes. Voici l’arrêt rendu par le Conseil de guerre le
1er juillet 1852. Condamnés à mort : Mercadier, dit la Liberté, Delpech, Denis André
dit le Lyonnais, Barthez, dit le Maigre, Triadou, Carrière Pierre,
Galzi, dit le Canari, Calas, dit Lacanne, Gardy, dit le Muscadin, Pagès
Jacques, Michel Hérail. Condamnés à mort contumax : Pradal dit
Jean de Rose, Frié, dit Caramaou, Vène Mathieu, Beaumont Lucien dit la
Vertu, Malaterre et Mas Hippolyte. Condamnés aux travaux forcés à perpétuité : Salasc du Mas
Blanc, Bompayre dit Jojotte, Miquel Fulcrand dit Blanquet, Ruffe, dit
Forte-Empeigne, Lauze Isaac. Condamnés à cinq ans de travaux forcés : Trousselier dit Patrie. Condamnés à la déportation dans une enceinte fortifiée : Mairel
dit le Garde, Vergely Pierre, Bonnafous, Berbigé Alexandre. Condamnés à la déportation simple : Carrière Alexandre, Bouffard,
Berbigé Martin et Carrières Jacques. Acquittés : Bonnifas et Baysse (dernière séance du Conseil de
guerre. Messager du Midi, journal de Montpellier n° du 3 juillet 1852). Ainsi se termina le dernier acte de cette sanglante tragédie dont la mémoire
est restée vivace dans l’esprit des habitants de la région. Ce
drame, la chose est humaine, a été raconté de bien des façons. Trop
de politique y est mêlée et l’événement est encore si proche !
Nous croyons avoir fait un récit absolument impartial et véridique ;
ce récit est basé sur les faits tels qu’ils ressortent des dépositions
recueillies devant le Conseil de guerre de Montpellier. La Commune de Bédarieux eut encore à payer les frais de ces tristes évènements.
Le Conseil apprit, au mois de septembre 1852 que la ville était déclarée
responsable de tous les frais occasionnés par les troubles du mois de décembre
précédent, et la liste de ces frais était longue ! Incendie à la gendarmerie et indemnités aux gendarmes (5 298 fr) –
Colonnes militaires (5 172 fr) – Fortifications (3 921 fr) –
Casernement (3 229 fr) – Supplément d’éclairage (2 501 fr) –
Prisons (457 fr) – Soit au total 20 578 francs. La commune essaya bien de discuter les détails et l’addition, mais ce fut en vain ; l’Etat ne voulut rien prendre à sa charge et les comptes, dont le règlement se retarda, se complétèrent de telle façon qu’en 1858 nous voyons le total définitif des frais s’élever à 48 000 francs ! En septembre 1852, Napoléon, Prince-Président, fit un voyage officiel
à travers les départements. Son passage dans l’Hérault fut appris
à la population par une proclamation du Maire Nougaret : « Le Prince-Président sera le 1er octobre à
Montpellier et le 2 à Béziers. La population viendra, je l’espère, saluer l’Auguste Prince auquel
la France doit son salut et sa prospérité. L’héritier de
l’empereur… marque son passage en s’occupant des intérêts les
plus chers du peuple qu’il connaît et qu’il aime… que chacun lui
apporte l’expression de ses vœux et de sa reconnaissance. L’autorité
verra avec plaisir la population lui faire cortège pour défiler devant
son Altesse Impériale. Vive Louis Napoléon ! ». Nougaret se rendit à Montpellier où il reçut la croix de la Légion
d’Honneur et de là à Béziers pour présenter la délégation de sa
commune. La ville de Bédarieux figura avantageusement aux fêtes données à Béziers
le 2 octobre 1852, en l’honneur du passage du Président. Un arc de
triomphe, placé au-dessus de la statue de Paul Riquet, était construit
par les drapiers de Bédarieux et avec des étoffes par eux fabriquées.
L’appel du Maire Nougaret avait été entendu, ses administrés étaient
accourus fort nombreux. Après la réception du cortège officiel qui
eut lieu devant le théâtre, Louis Napoléon passa en revu les délégations,
venues de toutes les communes des arrondissements de Béziers et de
Saint-Pons. A l’extrémité des Allées se trouvait la députation de
Bédarieux. Le Prince s’arrêta un instant : « Mademoiselle Rose Mical (Melle Mical fut plus tard pourvue d’un bureau de tabac à Toulouse) cette digne fille dont le nom se lie d’une manière si touchante aux tristes évènements de Bédarieux, lui fut présentée. Le Prince l’accueillit avec une extrême bonté, lui serra la main et lui adressa quelques paroles (voyage de Napoléon III dans les départements – F. Laurent). »
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