CHAPITRE XV 

BEDARIEUX SOUS LE SECOND EMPIRE 

ET LA TROISIEME REPUBLIQUE ( 1852 – 1900)

 

 

Proclamation de l’Empire (2 décembre 1852). Réunion agitée du Conseil municipal. Procès de la veuve Lamm à la Ville. Le Pont-Neuf (9 novembre 1853). Le choléra (juillet 1854). Fête pour la proclamation de la prise de Sébastopol. Fête pour l’inauguration du Grand viaduc (20 juillet 1856). Chapelle de la Plaine (5 juillet 1857). Distribution de médailles de Ste-Hélène (16 janvier 1858). Voie ferrée de Béziers (20 septembre 1858). Proclamation au sujet de la victoire de Solférino. Adresses à l’Empereur. Fête pour l’annexion du Comté de Nice. Les eaux des Douzes, le quartier de la Plaine (1866). Plébiscite. Guerre de 1870). Arrêtés du Conseil au sujet des déportés et du monument des gendarmes. Libération du territoire. Grèves de 1874. Inondations de 1875. Grandes fêtes de 1875 à 1900. Voies ferrées de Montpellier (10 avril 1877) et de Castres (10 novembre 1889). Legs de Melle Berthomien à la ville pour la construction de l’Hôpital de la Providence. Auguste Cot, sa vie, ses œuvres ; fêtes pour l’inauguration de sa statue. Ferdinand Fabre, sa vie, ses œuvres ; fêtes pour l’inauguration de sa statue.

 

 

e 3 décembre 1852, le Conseil municipal de Bédarieux reçut communication de la Proclamation de l’Empire :

 

« Napoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français, à tous présents et à venir salut.

Vu le Senatus consulte du sept novembre 1852 ;

Vu la déclaration du corps législatif déclarant qu’un vote libre et régulier a donné 7 824.189 oui et 253.145 non

Décrète :

Article 1er. Le Sénatus consulte devient loi d’Etat.

Article 2è. Louis Napoléon Bonaparte est Empereur des Français sous le nom de Napoléon III.

Cette proclamation était signée :

NAPOLEON, Achille FOULD et ABATUCCI. »

 

A la réunion du Conseil Municipal, tenue en janvier 1853, un vif incident se produisit entre le maire Nougaret et les conseillers. Ces derniers voulaient que les frais de l’état de siège soient mis à la charge de l’Etat et non de la commune et que le maire, vu la situation des finances locales, ne puisse pas cumuler les traitements de commissaire de police et de maire, en tout 6 200 francs.

 

Vergély, ayant fait à ce sujet quelques observations, le maire s’emporta, déclara tout haut « qu’il n’avait pas peur et qu’il était le seul représentant de celui qui avait eu huit millions de suffrages ». Puis il leva immédiatement la séance.

 

A la suite de cette réunion, le préfet ayant engagé le Conseil à vote le budget, deux conseillers démissionnèrent et les autres protestèrent à nouveau contre le cumul des traitements, les frais de colonne et de fortifications. Peu après ces mêmes conseillers demandèrent, le calme étant revenu dans le pays, que de nouveaux administrateurs soient donnés à la commune (lorsque le commissaire Nougaret quitta la mairie de Bédarieux, il fut nommé commissaire central à Montpellier).

 

Le 23 février 1853 le Conseil, après avoir prêté serment à l’Empereur, lui envoya l’adresse suivante :

 

« Le maire et le Conseil de la ville de Bédarieux s’empressent dès leur première réunion de déposer aux pieds de Votre Majesté l’hommage de leurs félicitations à l’occasion de l’union que vous venez de contracter.

Vous avez relevé le trône d’une main ferme et l’avez assis sur les bases sacrées de la religion, de l’autorité et de l’hérédité.

Que Votre Majesté soit bénie par nous comme elle l’est par ses œuvres. »

 

A la même époque se termina le procès intenté par la veuve du gendarme Lamm à la ville. Cette veuve réclamait 6 000 fr de dommages. Le Conseil déclarait que le cheval mort dans l’incendie ne valait pas plus de 200 fr et le reste du mobilier dégradé 600 fr ; que d’autre part, Mme Lamm recevait une pension de la commune et un secours de l’Etat. On lui offrait 1 000 francs sauf à elle de se retourner contre les communes de Faugères, Boussagues et Camplong, dont les habitants avaient pris une part active à l’émeute. La ville fut néanmoins condamnée à payer 2 500 francs.

 

Le 11 juillet 1853, le Conseil fit une pétition pour hâter la construction des voies ferrées de Béziers à Montpellier et de Béziers à Graissessac par Bédarieux.

 

La fête du 15 août, la première fête officielle de l’Empire, fut célébrée très brillamment. Le 9 novembre 1853, le Pont Neuf fut béni et inauguré ; quelques jours plus tard les réparations à la rue Tourbelle et à la place aux Herbes étaient terminées.

 

Au mois de juillet 1854, le choléra qui avait pénétré en France pour la deuxième fois, fit sa première et meurtrière apparition à Bédarieux. L’épidémie dura jusqu’aux mois d’octobre et causa en ville 147 décès.

 

L’année suivante les travaux de construction du chemin de fer de Béziers à Graissessac atteignirent Bédarieux et amenèrent dans le pays une certaine activité. La même année 1855, la guerre ayant été déclarée à la Russie, une souscription fut ouverte en ville en faveur de l’armée d’Orient et Bédarieux vit partir sa dernière garnison.

 

Le 11 septembre 1855, la prononciation suivante fut affichée sur les murs de la cité :

 

« Habitants de Bédarieux ! L’ennemi de la patrie et de la civilisation vient d’être frappé au cœur. Sébastopol est au pouvoir de notre armée. L’orgueil russe est de nouveau abattu, la victoire continue à se rallier à notre drapeau… Voici la dépêche que nous venons de recevoir :

Paris, 10 septembre, 7 heures, soir.

Karabelnaïa et la partie sud de Sébastopol n’existent plus. L’ennemi a évacué la place qui ne présente plus qu’un vaste foyer d’incendie. Il a fait sauter presque toutes les défenses et a coulé bas ses vaisseau.

Le canon des Invalides a annoncé le succès de nos armées.

Honneur à nos vaillants soldats, aux alliés, à l’Empereur. »

 

La ville fut immédiatement pavoisée et le 15 septembre eut lieu une grande fête en l’honneur de nos succès. Sonneries des cloches, bombes, Te Deum, mât de cocagne, course au sac sur la prairie Martel, feu d’artifice, illuminations, rien ne fut oublié.

 

Le 5 avril 1856, le Conseil décida de ramener à la promenade de la mairie le champ de foire qui avait été transféré à la plaine et de célébrer une fête le 14 juin, en l’honneur du baptême du Prince Impérial. Au sujet de la naissance de ce Prince, une adresse avait été déjà envoyée à l’Empereur le 19 mars.

 

Le 20 juillet de la même année 1856, les travaux du grand viaduc du chemin de fer de Graissessac étant terminés, une superbe fête eut lieu pour la pose de la dernière pierre et la bénédiction de l’ouvrage.

 

Dans la matinée du 27, l’Evêque de Montpellier procéda à la bénédiction du viaduc, au bruit des salves d’artillerie. Divers jeux furent exécutés dans l’après-midi : mât de cocagne sur la perspective, barre savonnée en aval du Pont-Neuf, danse du Chevalet, etc… Le soir à 8 heures un grand bal s’ouvrit à la plaine et à 9 heures un superbe feu d’artifice fut tiré sur le tablier même du viaduc.

 

L’année suivante fut posée la première pierre de l’Eglise de la Plaine. La cérémonie eut lieu le 5 juillet 1857. A côté de la pierre furent enfouis : les armoiries de la ville, des monnaies et un procès-verbal portant les noms de : « Napoléon régnant, Pie IV, souverain pontife, Gavini préfet, Thibault évêque, Lemasson sous-préfet, Théron maire. » (Cette chapelle de la Plaine qui devait s’élever sur l’emplacement actuel de la Caisse d’Epargne, ne fut jamais commencée. Les travaux s’arrêtèrent après la pose de la première pierre).

 

Au mois de mai 1857, la nouvelle rue du Château (avenue Cot) fut ouverte. La prise d’eau des Douzes était en préparation et l’élargissement du Pont-Vieux en cours d’exécution à la même époque. L’embellissement de la ville continuait à faire l’objet des occupations et des soins du Conseil municipal.

 

Le 16 janvier 1858, une adresse fut envoyée à l’Empereur à l’occasion de l’attentat d’Orsini et le 17 du même mois le maire procéda en grande pompe, dans la salle du Conseil, à la remise de vingt-neuf médailles de Ste-Hélène aux vieux soldats du premier Empire.

 

Ces vieux soldats, glorieux débris des grandes armées qui avaient jadis vaincu l’Europe, s’étaient rendus à la cérémonie, revêtus pour la plupart de leurs anciens uniformes. Après la distribution des médailles, le maire prononça quelques paroles patriotiques et émouvantes qui redoublèrent l’enthousiasme des vétérans. Ce fut aux cris répétés de : Vive l’Empereur ! que le cortège officiel se rendit de la mairie à l’Eglise et au Temple pour entendre chanter Te Deum et prières. Le Préfet en tournée à Bédarieux, le 29 mai suivant, distribua encore cinquante-rois médailles de Sainte-Hélène.

 

La fête du 15 août 1858 fut marquée par un incident qui faillit coûter quelque argent à la commune. Un ballon lancé pendant la journée fut tomber dans un bois de la commune de Faugères appartenant à M. Sardinoux, professeur à la faculté de théologie de Montauban et mit le feu à ce bois. D’où demande de dommages et menace de procès. Une transaction eut lieu.

 

Le 20 septembre 1858, la voie ferrée de Béziers à Bédarieux fut mise en service. Bédarieux sortait enfin de son isolement et avait un débouché pour son industrie. Le 28 décembre de la même année la section Bédarieux-Graissessac fut livrée au public.

 

La guerre ayant été déclarée à l’Autriche, des troupes se rendant en Italie passèrent dans la région. Peu après, les bulletins de victoire se succédèrent : Montebello, Magenta, Melegnano. Les vieillards se croyaient revenus au temps glorieux du premier Empire. La victoire de Solférino fut apprise à la population par la proclamation suivante :

 

« Encore une grande bataille qui nécessairement a amené une grande victoire. L’ennemi a été battu à Solférino, il avoue sa défaite. Les Autrichiens, dans leur délire, avaient espéré surprendre nos phalanges invincibles qui les ont repoussés au-delà du Mincio, qu’elle sont déjà franchi sans résistance. Ils avaient compté, les insensés, sans le génie de Napoléon III, sans la bravoure et l’élan irrésistible de nos vaillants soldats et sans le courage de nos alliés.

Honneur et gloire à notre Empereur et à notre Armée !… Quelques efforts de plus et l’Italie, grâce à nos armes, deviendra libre des Alpes à l’Adriatique et nous devra sa nationalité avec son indépendance et ses libertés…

Habitants de Bédarieux !

Associons-nous à ces transports de joie bénis de Dieu, que chacun pavoise du drapeau national et illumine sa maison, et tous ensemble, animés du saint amour de la patrie et de notre Auguste Souverain, crions hautement :

Vive l’Empereur !

Vive la France !

Le Maire : THERON. »

 

Une seconde adresse à l’Empereur, envoyée le 26 juillet 1859 au sujet des victoires et de la conclusion de la paix, était encore plus enthousiaste. L’Empereur était appelé « le plus grand génie des temps modernes », il était « aussi grand capitaine que grand homme d’Etat », ses victoires étaient « aussi éclatantes que celles du premier Empire ».

 

Le 6 février 1860, autre adresse non moins laudative au sujet du commerce et de l’industrie :

 

« Organes de la Cité nous applaudissons avec bonheur à votre politique et nous sommes heureux des réformes que le traité récemment conclu avec l’Angleterre va introduire dans le monde industriel et commercial.

Ce nouvel essor donné à nos produits est une grande amélioration apportée à la position de nos manufactures…

Nous le disons avec vérité et avec orgueil, votre règne, Sire, est le plus beau des temps anciens et modernes comme vous êtes le plus grand souverain du monde… »

 

Le 16 juin 1860, en l’honneur de l’annexion à la France de la Savoie et du Comté de Nice, une fête fut célébrée.

 

La question des voies ferrées occupait fréquemment le Conseil à cette époque. En 1861, le projet d’établissement d’une voie ferrée de Rodez à Béziers fut agité et approuvé ; en 1864, au sujet de la construction de la ligne d’Albi à Castres, le Conseil adopta un vœu tendant au prolongement de cette voie vers Mazamet et Bédarieux ; ce vœu ne fut rempli qu’en partie : la ligne de Castres à Mazamet, fut ouverte le 23 avril 1866.

 

Cette même année 1866 les travaux d’adduction des eaux de la source des Douzes furent achevés, ainsi que l’aménagement de la plaine de Cannac. Le quartier dit de la Plaine était définitivement établi.

 

La dernière adresse envoyée à l’Empereur fut rédigée le 10 juin 1867 : le Conseil manifestait à Napoléon III son indignation de l’attentat commis contre l’Empereur de Russie, durant son séjour à Paris. A partir de cette époque, l’attachement à l’Empire diminua. Les mouvements politiques qui agitaient Paris avaient leur répercussion en province, répercussion plus forte peut-être à Bédarieux qu’en d’autres villes. Le souvenir des évènements de 1851, les mouvements de la capitale, les attaques d’une partie de la presse contre l’Empire, toutes ces causes réveillaient dans le cœur des nombreux Bédariciens d’anciennes passions politiques endormies depuis plus de quinze ans.

 

Le 18 mai 1869, le Préfet de l’Hérault, dans un appel aux électeurs, crut devoir exposer les bienfaits apportés par l’Empire, la prospérité qu’avait amené le régime et les améliorations introduites dans la vie matérielle du peuple. Il demandait en échange aux citoyens « un bon vote ».

 

Le Plébiscite du 8 mai 1870 fut le dernier succès du second Empire, par 7.336.434 oui contre 1.560.709 non, le peuple français « approuva les réformes libérales opérées dans la constitution de 1860 par l’Empire avec le concours des grands corps de l’Etat et ratifia le Senatus consulte du 20 avril 1870 ».

 

A la suite d’évènements dont le récit n’entre pas dans les limites de cet ouvrage, la guerre fut déclarée à la Prusse en juillet 1870. Les revers de nos armées se succédèrent rapidement et le pays dut recourir aux levées des réserves et des gardes mobiles.

 

Le 14 août un ordre de rassemblement à Lodève fut donné aux gardes mobiles des classes de 1865 ; peu après les anciens militaires furent rappelés ; le 22 août eut lieu l’appel de la 2è portion du contingent ; le 3 septembre les hommes de 20 à 55 ans furent convoqués pour la formation de la garde nationale sédentaire.

 

Le Conseil municipal était fort absorbé par ces hâtives organisations, lorsqu’il reçut le soir du 4 septembre 1870 la dépêche qui suit :

 

« Paris, 4 septembre 1870, 6 heures du soir. La déchéance a été prononcée par le Corps Législatif. La République a été proclamée à l’Hôtel-de-Ville. Un gouvernement de défense nationale composé de onze membres, tous députés de Paris, a été constitué et ratifié par acclamation populaire. Arago, Crémieux, Faure, Jules Ferry, Gambetta, Garnier, Pagès, Bizoin, Pelletan, Picard, Rochefort, Jules Simon, Trochu. »

 

Le Conseil adressa aussitôt un appel à la population.

 

« Habitants de Bédarieux ! La République a été proclamée hier soir à Paris. Un gouvernement de défense nationale composé de tous les députés de la capitale a été institué par acclamation populaire. Les hommes qui le composent ont la confiance de la Nation. Nous n’avons tous, au milieu des circonstances graves que nous traversons, qu’à les seconder dans leur tâche difficile.

Le Conseil municipal de Bédarieux invite tous les citoyens à lui prêter leur concours le plus dévoué. Il compte sur l’intelligence et sur la sagesse de la population pour assurer le maintien de l’ordre.

Pour nous, notre énergie et notre patriotisme ne feront pas défaut.

Les hommes de 1870 seront dignes de leurs aînés de 1792.

La République est invincible !

Vive la France !

Vive la République !

Le Maire : FLAMMEN. »

 

Quelques rassemblements eurent lieu dans les rues, quelques chants patriotiques et la Marseillaise firent retentir les échos de la ville, mais en raison de la gravité des circonstances, le calme ne fut pas troublé.

 

Le 13 septembre, le Conseil prit l’arrêté suivant :

 

« Considérant qu’à la suite des déplorables évènements de 1851 plusieurs citoyens furent transportés à Cayenne ; le Conseil, à l’unanimité, supplie vivement le gouvernement de ne pas oublier, dans l’amnistie, nos malheureux transportés encore exilés. »

 

Le 15 septembre, la compagnie de garde nationale sédentaire composée des hommes de 21 à 35 ans fut organisée, armée et il fut procédé aux élections des gradés. Le 21 octobre ceux d’entre les gardes nationaux qui étaient mobilisables furent appelés.

 

Comme suite à la dernière délibération qui vient d’être citée, le Conseil prit le 1er décembre un second arrêté :

 

« Considérant que dans la lugubre nuit du 4 au 5 décembre 1851 les gendarmes tirèrent les premiers sur le peuple soulevé pour la défense de ses droits ; qu’ils frappèrent à mort un adolescent et un vieillard inoffensifs et qu’ils provoquèrent ainsi une lutte horrible et sanglante ;

Considérant que le monument élevé à la mémoire des gendarmes tués dans cette lutte est un défi jeté à la population et un outrage à la morale publique…

1° la colonne élevée à la mémoire des gendarmes doit disparaître ;

2° la grille et la pierre doivent être enlevées de manière à ce qu’il n’en reste pas de traces…

L’architecte veillera à ce que la démolition du monument soit faite avec tout le respect dû à la tombe et aux cendres des morts. »

 

Cette délibération fut annulée par ordre du Préfet Limbourg (la décision du Préfet arriva trop tard, le monument était déjà démoli. Les héritiers des gendarmes défunts intentèrent un procès aux signataires de la décision municipale et le Tribunal de Béziers, déclarant solidairement responsables les membres de la Commission municipale, les condamna à rétablir à leurs frais ce monument. Comme le plan de la colonne funéraire n’avait pas été conservé, on en érigea un autre sur un nouveau plan. C’est le monument qu’on voit encore au cimetière catholique).

 

L’hiver rigoureux de 1870-1871, s’écoula à Bédarieux dans le calme et la tristesse. Nos désastres jetaient un voile sombre sur la patrie entière. Le 8 février 1871 eurent lieu les élections pour l’Assemblée Nationale.

 

Quand vint l’heure de la délibération du territoire, Bédarieux fit son devoir et fournit à la souscription une somme considérable. A cette occasion, le Maire Peyre avait fait afficher un appel chaleureux à ses concitoyens :

 

« Les dames de l’Alsace et de la Lorraine viennent d’affirmer encore aux yeux du monde leur union à la France en prenant les premières l’initiative d’une souscription nationale dont le produit sera affecté au payement de la rançon fabuleuse qu’il a plu à un vainqueur impitoyable et insolent de nous imposer…

L’appel de ces nobles femmes a été entendu… des comités se sont formés… les dons arrivent considérables…

Les Dames de Bédarieux ne se laisseront pas en cela distancer… dans cette circonstance solennelle elles feront noblement leur devoir, on peut y compter…

Oublions nos rivalités… que chacun donne selon ses moyens. »

 

Le 15 octobre 1873, le Conseil ayant eu connaissance d’un projet de remaniement des garnisons, demanda l’envoi d’un corps à Bédarieux et vota en principe, dans ce but, une somme annuelle de 1 500 francs.

 

Dès le début de l’année 1874, des grèves éclatèrent. Le Maire Peyre fit paraître un appel aux ouvriers dans lequel, tout en reconnaissant pour eux le droit de réclamer un salaire plus élevé, il leur conseillait d’abandonner la grève brutale qui occasionnait des souffrances à leurs familles et risquait de chasser au-dehors le commerce et l’industrie de la ville.

 

Ces grèves durèrent plusieurs semaines et portèrent un certain tort à la prospérité de Bédarieux.

 

En 1874, la voie ferrée qui avait été déjà construire en 1872, de Latour au Bousquet, fut prolongée et livrée au service jusqu’à Milhau.

 

Les terribles inondations qui ravagèrent le Midi de la France en 1875, n’épargnèrent pas le département de l’Hérault. Si Bédarieux ne souffrit pas trop du sinistre, il n’en fut pas de même de la ville de Saint-Chinian qui eut cent-vingt maisons ruinées et qui compta cent victimes sur une population de 3 500 âmes. Le Maire, en cette occasion, fit un appel à la générosité des Bédariciens :

 

« La ville de Bédarieux qui s’est toujours distinguée par son empressement à venir en aide à toutes les misères, tiendra à justifier dans cette circonstance sa vieille réputation par l’importance de ses libéralités.

Elle fera pour les autres ce qu’elle aurait voulu que l’on fit pour elle si pareil malheur, auquel du reste elle vient d’échapper, lui était arrivé. »

 

Le 25 juillet de la même année 1875, le Maire Peyre fut remplacé par Pastre à la suite des élections.

 

La période qui s’étend de l’année 1875 à l’année 1900 est trop connue des Bédariciens et trop rapprochée de nous pour qu’il convienne d’en faire l’histoire détaillée. Aussi nous résumerons-nous.

 

Au cours de ces vingt-cinq années, des fêtes officielles eurent lieu : le premier mai 1878, en l’honneur de l’ouverture de l’exposition universelle de Paris ; le 14 juillet de chaque année, à partir de 1880, pour la célébration de la fête nationale ; enfin le 21 septembre 1892, pour commémorer le centenaire de la proclamation de la République. Au sujet de ces diverses fêtes, des proclamations furent adressées aux habitants par les différents maires. Il convient de rappeler la proclamation rédigée par le Maire Pastre en 1880, premier anniversaire célébré de la prise de la Bastille ; l’appel du 21 septembre 1892, signé Molinier, au sujet de la célébration du centenaire de la proclamation de la République par la Convention nationale ; la proclamation du 1er juillet 1894 du même maire, portant que les réjouissances n’auraient pas lieu en raison de l’assassinat du Président Carnot, enfin la proclamation du 14 juillet 1897, annonçant aux habitants que le Président Félix Faure allait rendre au Tzar Nicolas II, la visite que celui-ci avait fait en 1896 au peuple Français.

 

Durant cette même période, la voie ferrée de Montpellier avait été livrée à la circulation le 10 avril 1877 et la ligne de Castres le 10 novembre 1889.

 

En février 1877, une terrible catastrophe causant de trop nombreuses victimes, jeta le deuil dans les mines de Graissessac. Le 22 du même mois, la ville de Bédarieux ouvrit une souscription et envoya des secours aux familles frappées par le malheur.

 

En 1890, une Bédaricienne, Melle Noémie Berthoumieu, laissa en mourant, à sa ville natale, une somme de plus d’un million, soit onze cent mille francs environ, destinée à la construction d’un nouvel hôpital. Les funérailles solennelles de cette bienfaitrice des malheureux eurent lieu le 5 juin. Laissons la parole au Maire :

 

« Toutes les corporations, toutes les sociétés, tous les habitants de Bédarieux sans distinction de profession, d’opinion ou de culte tinrent à honneur d’assister aux obsèques de Melle Berthoumieu et de rendre librement hommage au bel exemple de fraternité donné par celle qui, pénétrée des idées d’égalité et de solidarité chrétienne, avait adopté les pauvres et les avait constitués ses héritiers. »

 

La construction de l’Hôpital de la Providence, élevé sur le terrain de M. Peyre, commença peu après et fut terminée en avril 1895. Une somme estimée à 600 000 francs environ et représentée par un hôtel sis à Paris, avenue d’Antin, doit encore revenir à la ville et servir à la construction de deux autres pavillons au même établissement hospitalier.

 

Nous terminerons cet ouvrage en rendant hommage à la mémoire de deux enfants de Bédarieux qui illustrèrent leur petite patrie : Auguste Cot et Ferdinand Fabre. Le premier s’immortalisa dans l’art et le second dans la littérature ; tous deux moururent à la fin du siècle dernier.

 

Auguste Cot naquit à Bédarieux le 16 février 1837. D’origine modeste, il montra de bonne heure un goût très vif pour la peinture et fut poussé dans cette voie par le professeur Rouède dont il était un des meilleurs élèves. Entré à l’école des Beaux-Arts de Toulouse, Cot obtint le premier prix annuel de peinture et fut envoyé par cette ville à Paris, pour y perfectionner son talent. Il avait pour compagnon J.P. Laurens, son ami. Dès l’année 1870, il figura au salon avec son Prométhée et sa Méditation ; en 1872, il exposa le Campo Santo et en 1874, le Printemps. Ce dernier sujet, ainsi que l’Orage, devaient être popularisés plus tard par la gravure. Chevalier de la Légion d’honneur et titulaire de plusieurs médailles aux Salons de Paris, Cot devint bientôt un portraitiste fameux. Parmi les nombreux portraits dus à son pinceau, celui de la maréchale de Mac-Mahon fut le plus remarqué et lui valut encore une médaille en 1878. En 1882 son tableau Mireille, acheté par l’Etat, fut envoyé au Musée du Luxembourg. Cot préparait encore une vaste composition, Elisabeth de Hongrie saignant les pauvres et les malades, lorsque la mort vint, brutale, interrompre le cours de cette brillante carrière.

 

Le 13 août 1883, le Conseil municipal de Bédarieux prit à la nouvelle de cette mort, l’arrêté suivant :

 

« Prenant part à la douleur publique qu’a causé la mort subite d’Auguste Cot au sein de la population Bédaricienne ; Considérant que par son talent incontestable dans la peinture il avait su se créer un nom célèbre dans le monde artistique ;

Considérant que Bédarieux perd un de ses enfants les plus illustres, les plus généreux et un de ceux qui l’ont le plus aimé ;

Arrête :

1° le nom d’Auguste Cot sera donné à l’avenue de Béziers ;

2° une souscription sera ouverte pour lui élever une statue ;

3° le Conseil vote pour ce dernier objet la somme de cent francs. »

 

Le Conseil pensait du peintre Cot ce que le docteur Cros disait plus tard de lui dans son discours : « Cet enfant que la Cité généreuse avait aidé dans ses premiers essors, n’était pas un ingrat ; parvenu à la célébrité, il avait gardé vis-à-vis de cette cité, sa bonté, sa générosité, sa gratitude entière. Nul de ses concitoyens n’avait fait à son cœur un appel qui n’ait été entendu… »

 

Le monument élevé à la gloire d’Auguste Cot œuvre du grand sculpteur Mercié et de l’architecte Pujol, fut inauguré le 9 août 1891, devant un délégué du Gouvernement et les autorités locales et départementales. Plusieurs discours furent prononcés : par M. le docteur Cros, président du comité d’initiative, par M. Vernazobre, maire de Bédarieux, par M. Roger Ballu, délégué du ministre des Beaux-Arts, par M. Christian, préfet de l’Hérault et M. Labor, conservateur du musée de Béziers. Une cantate composée par A. Delpit et J. Cohen fut chantée ensuite par les Sociétés chorales de Bédarieux et de Graissessac. Un grand banquet, présidé par M. Vernazobre, maire de Bédarieux eut lieu au collège et le soir une foule énorme assista à un grand feu d’artifice dont la pièce principale représentait le monument Cot.

 

De grandes fêtes comprenant, un concours de musique, un concours de gymnastique, un concours littéraire et des courses de vélocipèdes, durèrent deux jours. Plus de trente sociétés prirent part à ces réjouissances. La ville de Bédarieux rendit par son enthousiasme les honneurs qui étaient dûs au « peintre illustre et au citoyen reconnaissant et fidèle » (discours du Docteur F. Cros à l’inauguration du monument, le 9 août 1891).

 

Ferdinand Fabre naquit à Bédarieux le 9 juin 1827. Sa jeunesse se passa en partie à Bédarieux, en partie à Camplong chez son oncle, curé de cette paroisse. Destiné à la prêtrise, il entra au Séminaire de Montpellier ; mais il ne put y rester, sa vocation l’appelait ailleurs. Ayant quitté le Séminaire avant de prendre les ordres, Fabre rentra à Bédarieux ; puis, en 1849, il abandonna ses chères Cévennes pour aller habiter Paris où il devait plus tard trouver la gloire.

 

Travailleur consciencieux, observateur pénétrant, homme modeste, Ferdinand Fabre s’adonna complètement à ses œuvres. Il avait gardé le souvenir vivace de son pays et de sa jeunesse, aussi fut-il le poète de ce coin du Midi. Ce « Balzac du Clergé » comme l’appelait Jules Claretie, ce charmant et profond conteur des mœurs paysannes cévenoles devait être immortalisé par ses œuvres. L’Académie Française allait lui ouvrir ses portes, lorsqu’il fut emporté par la mort au mois de février 1898.

 

Julien Savignac, Mademoiselle de Malavielle, le Chevrier, l’abbé Tigrane, Un illuminé, Barnabé, Madame Fuster, le Ruman du Peintre, l’Hospitalière, Mon Oncle Célestin, Lucifer, le Roi Ramire, Monsieur Jean, Toussaint Galabru, Norine, Ma Vocation, Xavière, l’abbé Roitelet, Germy, Sylviane, Mon ami Gaffarot et Taillevert, tels sont les ouvrages de Ferdinand Fabre ; plusieurs d’entre eux méritent le nom de chefs-d’œuvre du Romain Français.

 

« Dans cette œuvre si forte, parce qu’elle est absolument sincère, il n’y a nulle satire, nul sarcasme, rien qui puisse vraisemblablement choquer. Il a montré la dure servitude ecclésiastique, mais sas méconnaître la grandeur du sacerdoce…

Cévenol, Ferdinand Fabre avait gardé de ses montagnes le souvenir vivace et nostalgique. « Mon âme, a-t-il écrit, s’envole du pays natal, si profondément incrusté en elle, ce pays que je retrouve dans le moindre pli de mes pensées… 

Il a peint les montagnards avec la même sincérité, la même précision, la même vigueur qu’il avait peint les prêtres. Mais il a aussi révélé dans ces rudes pastorales des gorges cévenoles des dons cachés de verve et de tendresse… » (discours de M. Henry Houssaye, de l’Académie française, prononcé à Paris le 14 février 1898, sur la tombe de Ferdinand Fabre).

 

Aux obsèques de Ferdinand Fabre qui furent célébrées au Cimetière Montparnasse à Paris et à l’inauguration du monument qui lui fut élevé au Jardin du Luxembourg, le 14 juin 1903, assistèrent les représentants du ministre des Beaux Arts et les maîtres les plus illustres des lettres françaises. Henry Houssaye, Jules Lemaître, Jules Claretie, Marcel Prévost, prononcèrent en ces occasions de très beaux discours.

 

Peu après, un comité ayant à sa tête M. le docteur Lautier fut formé à Bédarieux pour élever un monument dans la ville natale au poète de la vallée de l’Orb. Ce monument fut conçu et exécuté par un artiste de grand talent, le sculpteur Villeneuve.

 

Les fêtes d’inauguration eurent lieu à Bédarieux les 19 et 20 août 1906.

 

Le maire Lasserre convia la population à célébrer dignement cette cérémonie et « à rendre à celui qui aima tant sa ville natale, qu’il a si merveilleusement et si poétiquement dépeinte, l’hommage d’admiration et de reconnaissance qui lui est dû ».

 

Le ministre des Beaux-Arts, Dujardin-Beaumetz, présida la cérémonie. Plusieurs discours exaltant la mémoire de Ferdinand Fabre furent prononcés au pied de la statue. M. le docteur Lautier, Président du Comité, M. Lasserre, maire de Bédarieux, M. Augé, député, M. Mulé, représentant la société des Gens de lettres, M. Pierre Brun, professeur à Montpellier et M. Dujardin-Beaumetz, ministre des Beaux-Arts, prirent successivement la parole. Une cantate composée par MM. Théodore Dubois et Pierre Brun fut ensuite exécutée. Un banquet officiel eut lieu à midi au Collège et le soir un feu d’artifice fut tiré sur les bords de l’Orb. La fête fut terminée par un très brillant concert.

 

En cette circonstance, le monument d’Auguste Cot, qui avait été déplacé, fut l’objet d’une cérémonie commémorative. Bédarieux confondit ce jour-là, dans le même élan d’enthousiasme et de reconnaissance, la mémoire de ses glorieux enfants.

 

Le chiffre total de la population de Bédarieux qui n’avait cessé de décroître à partir de 1851 était presque retombé, à la fin du XIXè siècle de 1820 (5 900 habitants en 1900, 5 402 en 1820). Depuis quelques années la prospérité de la ville s’accroît de nouveau par suite de la construction de nouvelles et importantes usines.

 

Fluctnat nec mergitur, la devise de la ville de Paris, pourrait être la devise de la ville de Bédarieux. Le vaisseau qui porte Bédarieux et sa fortune a subi en effet de nombreuses tempêtes, au cours de sa longue traversée, mais il n’a jamais sombré, grâce à l’activité de son équipage. Il faut profiter de cette leçon du passé en continuant les traditions de travail léguées par les devanciers ; par là on préparera l’avenir. Il faut se rappeler en effet, que le présent n’est que la résultante du passé et que le degré de civilisation, dont nous jouissons à cette heure, est dû tout entier au labeur millénaire des générations qui nous ont précédées.

 

 

FIN

 

 

 

 

ANNEXES : NOTES A - B - C - D - E - F

 

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