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Sur les Protestants de Bédarieux et le Temple. Le premier local utilisé comme Temple par les Protestants de Bédarieux
fut l’ancien Hôtel-de-Ville situé rue de Ratié. Les Protestants
devenus les maîtres incontestés de la ville ne 1570 se servirent de la
maison commune pour les besoins de culte jusqu’en 1600. A partir de
1601, ce dernier édifice étant revenu à sa destination première, les
prêches eurent lieu dans les maisons particulières. Cette situation se
continua après la prise de la ville par l’armée royale en 1622 ;
on a vu à ce sujet que l’exercice du culte de la R.P.R. fut rendu très
difficile à partir de cette époque et à peu près impossible à la
suite de la Révocation de l’Edit de Nantes, à la fin du XVIIè siècle. A partir de 1720, les Protestants essayèrent de se grouper à nouveau et
de reprendre leurs exercices religieux. Plusieurs de leurs ministres,
originaires de Bédarieux, prirent la tête de ce mouvement. Viala,
Rabaud, Pradel, dit Vernazobres, furent de ceux-là. Pradel joua même
un certain rôle dans l’histoire religieuse du temps ; il fut un
des rénovateurs de la Réforme au XVIIè siècle. Il serait né dans la
maison Roques, rue des Aires. Dès l’année 1730 et jusqu’en 1755, les Protestants se réunirent de
nouveau en Assemblées Générales sur divers points du Languedoc. Dans
ces assemblées, appelées synodes ou colloques, la réorganisation du
culte protestant fut préparée. Pour les prêches et les cérémonies il ne fallait plus songer à
grouper les fidèles à l’intérieur des villes. Les ordonnances les
plus sévères prohibaient toute réunion religieuse et les autorités
surveillaient attentivement les faits et gestes des habitants non
catholiques. Ces derniers décidèrent alors de tenir leurs assemblées
ou de célébrer les actes du culte dans les lieux les plus reculés de
la campagne. Ces lieux de réunion, qui prirent bientôt le nom générique de Désert,
étaient changés fréquemment afin de déjouer toute surveillance. Dans
les actes de baptème ou de mariage, on n’indiquait jamais l’endroit
de la cérémonie : on était baptisé au désert, on était marié
au désert. A Bédarieux, ces assemblées avaient lieu parfois dans les
rochers, derrière la grange de Philip, souvent dans les bois de
Courbezou, de l’Arboussas, de Soumartre ou du Tantajo. Dans les Synodes, les ministres et les anciens délégués par chaque église,
établissaient des instructions et des règlements qui étaient lus et
commentés au Désert. On exhortait les fidèles à porter les enfants
au Désert pour les présenter au baptême, on les engageait étalement
à venir y passer les actes de mariage. Défense était faite aux fidèles
de se marier ou de faire rebaptiser leurs enfants à l’église
catholique, d’envoyer leurs enfants au catéchisme, de faire enterrer
leurs morts par des prêtres, de tapisser les maisons le jour de la
procession de la Fête-Dieu. Le règlement du 26 mai 1739, établi par le Synode Provincial du
Bas-Languedoc, donne des détails très intéressants sur
l’organisation des Assemblées du Désert. Ces assemblées devaient
durer deux heures et demie, on ne devait pas s’y rendre en armes mais
« avec simplicité et prudence », en cas de danger on devait
se dérober par une retraite rapide, il fallait souffrir patiemment
« si on tombait dans les mains des persécuteurs ». Un langage de convention fut établi pour la rédaction des lettres, afin
que les autorités, mises par le hasard en possession de ces lettres, ne
puissent en saisir le sens. L’Assemblée s’appelait « le
mariage », le Synode « notre sœur Henriette », le
rendez-vous « doux décor ». Le ministre disait :
« C’est sous la triple menace des édits, des espions et du
bourreau que l’assemblée commence ». (Les extraits des décisions
prises dans les différents synodes ou colloques ont été relevés par
M. F. de Montgaillard). A Bédarieux, comme ailleurs, le rendez-vous était donné la veille aux
fidèles avec la plus grande prudence. Discrètement, de porte en porte,
le mot d’ordre passait : « Demain matin aux rochers des
canals de Philip ». Dès l’aurore, les fidèles sortaient de la
ville, isolés ou par groupes, les uns par le Château, les autres par
le quartier neuf, d’autres enfin par le chemin de Lunas. Des hommes
portaient leurs enfants au baptême, des jeunes gens allaient passer
« le pacte de mariage ». Chacun gagnait le rendez-vous en se
dissimulant le plus possible. Sur la montagne, dans un enfoncement de rochers couronné de quelques chênes
verts, le ministre attend les fidèles. Peu à peu tous sont arrivés ;
le plus grand silence règne. Sur un rocher qui sert de table, la bible
est posée. Les assistants s’agenouillent et le ministre commence les
prières. Quelques sentinelles dissimulées sur la crête des rocs surveillent les
alentours. Elles fixent de temps en temps leurs regards sur Bédarieux
dont les maisons se pressent là-bas au fond de la vallée, entre les
rochers noirs du Puech du four et le ruban argenté de l’Orb qui
scintille aux premiers rayons du soleil. La vigilance des sentinelles
doit être constamment en éveil. Quelques mots entendus d’une
conversation entre fidèles ou la trahison d’un faux frère, peuvent
avoir appris aux autorités l’heure et le lieu de l’assemblée. Il
importe de se garder avec soin. Du milieu des rochers les chants s’élèvent entonnés à mi-voix. Puis
la voix du ministre se fait encore entendre : il rappelle les règlements
du Synode, il donne les derniers conseils et la réunion est terminée.
Par les mêmes chemins, les fidèles regagnent Bédarieux. Nous avons vu au chapitre V que toutes les assemblées de ce genre ne se
terminèrent pas aussi heureusement et qu’elles attirèrent parfois de
fortes amendes sur les communautés de Faugères et de Bédarieux. A partir du milieu du XVIIIè siècle, avec le progrès des idées
philosophiques dans l’esprit public, les lois religieuses furent
appliquées avec moins de rigueur. Néanmoins les populations du
Languedoc conservaient les prétentions enracinées par deux siècles de
troubles confessionnels. Dès que la question religieuse entrait en jeu,
le moindre conflit s’aggravait. Deux affaires, entre les consuls de Bédarieux
et l’abbé de Villemagne, mentionnées toutes deux au chapitre V de
cette histoire, justifient notre affirmation. Nous allons rappeler
sommairement le fond même de ces affaires nous contentant d’ajouter
quelques détails qui pourront intéresser le lecteur. L’abbé de Boizay de Courcenay, abbé de Villemagne et seigneur de Bédarieux
avait intenté un procès aux Consuls de Bédarieux au sujet de certains
droits seigneuriaux qu’il prétendait avoir sur la ville et qui étaient
méconnus depuis fort longtemps. Par arrêt du 12 mai 1775, il fut débouté de ses prétentions. En 1778, Escalle, viguier de l’abbé de Villemagne, reprit à son
compte le même procès. Escalle appartenait à une famille protestante. Nommé Viguier par le
seigneur abbé en 1765 il avait été déjà obligé d’abandonner sa
charge, sur la plainte des Consuls qui réclamaient l’application de
l’arrêt royal du 12 mai 1724, excluant les non-catholiques d’un
certain nombre d’emplois. Quelques années plus tard, Escalle ayant
obtenu à Castres un certificat de catholicité, l’abbé de Villemagne
lui rendit sa charge. A partir de ce jour, la lutte fut incessante entre
les Consuls et le Viguier. Un mémoire imprimé, qui se trouve aux
archives communales nous donne de nombreux détails sur divers incidents
de cette lutte. (Mémoire pour les Maire Consuls et Communauté de Bédarieux,
contre Messire Guillaume de Boizay Courcenay, abbé de Villemagne, etc..
Pièce séparée). Le jour de la Noël 1768, les Consuls devaient étaler à l’église,
pour la première fois, les robes rouges qu’ils venaient de recevoir
l’autorisation de porter. Le Viguier conçut le projet de troubler la
fête : « Le sieur Escalle ayant décoré de sa robe d’avocat
l’huissier qu’il arma d’une baguette, endossa lui-même un manteau
d’abbé, deux voiles de femme fort amples formèrent une cravate
immense, terminée par deux grands nœuds qui descendaient presque
jusqu’au genou : il se rendit ainsi à l’église avec un
maintien et une marche affectés, précédé de l’huissier et de sa
baguette ». Avant la cérémonie, le Viguier Escalle avait fait disposer son
prie-Dieu, drapé d’un tapis jaune et son fauteuil recouvert de même
couleur, tout à fait contre le banc des Consuls. De telle sorte que
lorsqu’il fallut aller à l’offrande, les Consuls furent contraints
de passer par le fond de leur banc. A cette vue de telles exclamations
s’élevèrent dans l’église que l’office fut interrompu. Après
information, le sénéchal de Béziers fit défense au Viguier de
renouveler semblables manifestations. Mais cet officier seigneurial était
tenace dans ses résolutions, un an plus tard, il récidivait. En 1769, le jour de la fête locale, le Viguier Escalle, précédé par
des violons et suivi de la Jeunesse qu’il avait convoquée, se rendit
solennellement de sa demeure à l’église. La nouveauté du cortège,
la lenteur et la gravité de la marche du magistrat excitèrent,
d’abord, dans les rues la gaieté des habitants, mais à l’église
il y eut du tumulte. Les jeunes gens catholiques prirent mal la
plaisanterie et une violente querelle s’éleva entre eux et les jeunes
gens protestants. A la suite de cette nouvelle manifestation, les trois
chefs de l’escorte du Viguier furent conduits à Béziers et emprisonnés
durant quinze jours, sur l’ordre du prince de Bauveau, commandant de
la Province. Des innombrables griefs que les consuls font à leur Viguier dans le mémoire
cité plus haut, nous allons reproduire, pour terminer, le plus amusant : « Chargé, comme seigneur, de faire administrer la justice, le
sieur abbé de Villemagne doit fournir une salle d’Auditoire libre et
appropriée à cet usage ; le sieur Escalle procède à tous les
actes de justice dans une des prières de sa maison destinée, à
l’alternative, à des jeux prohibés par les règlements les plus
sages. Au lieu de l’effigie du Rédempteur, de celui qui juge les
justices mêmes, on y voit le portrait de ce viguier en cadre doré.
Quel contraste ! mais quelle indécence ! Il y figure avec une
bergère sous des décorations et des attitudes galantes ; il était,
sans doute, réservé à son goût pour les nouveautés de placer Thémis
aux pieds de Vénus. » Le Viguier, comme son seigneur, fut débouté de toutes ses prétentions. La seconde affaire, qui souleva les passions religieuses de la ville vers
la même époque, aurait dû être chronologiquement citée la première,
puisqu’elle se passa au mois de juin 1765. Elle fait encore ressortir
l’étrange inclination du même abbé de Villemagne pour les
protestants, inclination qui paraissait partagée, comme on va le voir,
par le curé de Saint-Alexandre, Tabarié. Au mois de juin 1765, se répandit dans la ville la surprenante nouvelle
que l’abbé seigneur de Bédarieux allait vendre ses droits
seigneuriaux au protestant Seymandi. Indisposés déjà par la
nomination d’Escalle à la charge de viguier, les consuls réunirent
le conseil politique, sans l’autorisation de l’intendant, et ils rédigèrent,
malgré les observations de Ginisty, procureur du roi, une protestation
indignée contre le projet de l’abbé : « L’Assemblée est instruite de l’aliénation de la seigneurie
de Bédarieux et des droits honorifiques qui y sont attachés faite par
l’abbé de Villemagne, seigneur de Bédarieux, en faveur de Jean
Seymandi, fabricant en londrins seconds (consommée par les soins et médiation
et entremise de Me Tabarié, curé de la paroisse) pour le misérable
prix de cent pistoles ; cette session a jeté l’alarme dans
l’esprit des anciens catholiques et elle a occasionné beaucoup de
murmures publics et particuliers tant contre le vendeur et l’acquéreur
que contre le médiateur de cette vente qui, au préjudice de la
religion catholique, a mis la liberté de ses ouailles sous le joug
protestant. » (Délibération des consuls du 6 juin 1765. Les archives nous font connaître que cette vente n’eut pas lieu. La Révolution proclama bien l’égalité des cultes devant la loi, mais
ce fut pour peu de temps. Les cultes eux-mêmes furent bientôt supprimés.
Sous le Consulat, Jean Soutoul, ministre protestant, réorganisa, le
premier, l’exercice de sa religion à Bédarieux. Il paraît probable
que le local, qui servit de temple à cette époque, fut la maison de la
Grand-Rue qui est occupée aujourd’hui par M. Jourdan, marchand de
chaussures. Quelques années plus tard, sous le Premier Empire, Jullien,
riche propriétaire habitant la rue de Fer, donna, pour la construction
d’un temple, le terrain situé derrière son jardin et confrontant à
la rue du Temple actuelle. Le donateur se réservait une entrée
particulière au fond de son jardin (peut-être le temple ne fut-il
construit qu’en 1819 ? Ses archives ne remontent qu’à cette
date). Ce temple, qui existe encore aujourd’hui, fut élevé par souscription. Il était, d’abord, séparé de la rue par une cour d’entrée que les anciens Bédariciens ont connue. Sous le second Empire seulement, une maison fut construite sur le sol de cette cour. Vers la même époque, les protestants ayant décidé d’organiser un hôpital pour leurs malades, le nouvel immeuble fut aménagé à cet effet ; on y installa six lits et le personnel nécessaire. Depuis 1870, l’hôpital a été supprimé et la maison ne sert plus que de logement au concierge du temple.
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